mardi 17 décembre 2013

Conte de Noël


Recroquevillé dans un duffle-coat qui résistait de plus en plus mal aux assauts de la bise en cette veille de Noël, Thomas Lanier remontait d’un pas vif une artère principale de la ville. De nombreuses devantures restaient illuminées malgré la clôture. Tous ces scintillements enjôleurs ne savaient égayer ses pensées moroses. Il croisait de rares passants. Certains, comme lui, déambulaient indifférents aux lieux traversés. Quelques clochards étaient en quête d’un coin chaud où passer la nuit. Tous ne semblaient en fait n’avoir en tête que le besoin impérieux de se réchauffer au plus vite. Dans les voitures qui circulaient à vive allure, Thomas entrapercevait des passagers sur leur trente-et-un et des paquets cadeaux sur la plage arrière. Les festivités du réveillon étaient en route.

Thomas détestait le mois de décembre. Depuis plusieurs années, il s’arrangeait pour le traverser en ermite. Seul, son fils lui rendait une visite symbolique les lendemains de réveillons. Fatigué par les excès de table et une nuit courte, il ne lui offrait alors qu’un visage pâle aux yeux cernés. Au fil des siècles, Noël était devenu la fête commerciale des petits. La Saint-Sylvestre sonnait la revanche des adultes dans un registre équivalent. Un bal masqué propice aux migraines et aux dégueulis. C’était le point de vue de Thomas. Il s’était commis jadis dans des soirées à blaireaux. Il les imaginait dans une semaine beuglant, un verre d’alcool en main. Il les voyait, coiffés de chapeaux en papier ridicules, lancer des langues de belle-mère et des cotillons, en poussant des rires gras. Les vannes à deux balles fusaient dans la chenille au sein de laquelle une partie de la troupe se dandinait. Et puis, des femmes en tenue de chasse buvant les allusions égrillardes de mâles lourdingues en treillis d’apparat. Le lendemain, le désinhibant du commerce avait souvent bon dos, était bien opportun pour se filer une absolution furtive. Les maris, souvent plus imbibés que leur épouse, se fichaient complètement du manège. Ils en profitaient pour circonvenir une autre fatale en chaleur, ou une égérie du coup facile. Une fois de plus, ceux et celles qui étaient restés sobres se trouvaient face au constat, consternés. Qui de s’afficher en société avec un bellâtre, qui avec un balourd, qui avec une écervelée ou une allumeuse notoire. Tout rentrait dans l’ordre après la fête. En vieillissant, Thomas s’était mis à haïr ce lâche abandon du respect de l’autre et de soi-même. Ses coreligionnaires préféraient maintenir en vie artificiellement des sentiments moribonds. Tout plutôt qu’une solitude physique angoissante. Tout pour sauver les apparences et s’afficher officiellement accompagné. Avec de pareilles idées en tête, il ne pouvait que s’exclure de ces représentations rituelles d’un bonheur bruyant, joué derrière un déguisement.


Thomas venait d’arriver à la hauteur de sa Jaguar. Une contravention était coincée derrière un essuie-glace. Même le jour du réveillon, le maire asticotait ses chiens de garde. Il fallait alimenter les caisses pour les cadeaux de fin d’année des vieux et les galettes des rois. Dans les semaines à venir, l’édile municipal allait serrer des louches à qui mieux-mieux, à s’en démantibuler les phalanges.

Thomas démarra en trombe. Au bout de cent mètres, il tapa le cabas d’une vielle qui traversait en dehors des passages piétons. Elle fit en roulé-boulé salvateur qui lui évita l’impact. C’était le pompon ! Il gicla de sa voiture pour l’aider à se relever. Puis, rassuré qu’elle puisse se tenir debout sans problème, il la fit gesticuler comme un pantin, pour vérifier qu’elle n’avait vraiment rien de cassé nulle part. Non, la vielle était robuste et avait conservé la souplesse d’un chat. Il lui demanda si elle ne voulait pas qu’il appelle une ambulance, tout de même, par sécurité. Elle le regarda de travers en lui disant qu’elle avait autre chose à faire que de passer la nuit de Noël à la Cour des Miracles pour servir de cobaye aux apprentis toubibs. Il n’y avait que deux œufs qui avaient trinqué dans son sac à provision. Le seul problème, pour elle, c’est que cet incident lui avait fait rater le dernier bus. Thomas, content d’avoir échappé de peu au fait divers « rubrique des chiens écrasés », lui proposa de la ramener chez elle. La veille accepta avec un trait d’humour : « Je sais que ce n’est pas prudent de se faire raccompagner le soir chez soi en voiture par un inconnu. Mais cela fait tellement longtemps qu’on ne m’a pas culbutée sur le siège arrière d’une limousine. »

Thomas détestait les vieilles. Pour lui, leur papotage avait toujours des relents de naphtaline et leurs histoires en boucle remontaient au minimum à la dernière guerre mondiale. Leurs sempiternelles doléances tournaient autour des problèmes de constipation, du médecin qui ne passait jamais au bon moment, des enfants et petits enfants qui leur rendaient visite de façon trop parcimonieuse. Elles étaient vraiment trop vielles pour vivre encore. Elles attendaient avec impatience le jour où elles allaient retrouver leur cher défunt dans sa tombe. Elles n’imaginaient pas un seul instant que le jour où il avait passé l’arme à gauche, il s’était peut-être senti soulagé d’échapper aux griffes d’une emmerdeuse. Difficile tout de même de croire qu’elles attendaient la mort avec une telle sérénité. Au premier pet de travers, elles faisaient venir le médecin dare-dare. Elles priaient le Bon Dieu tous les soirs pour qu’Il leur accorde la faveur de partir tranquillement en plein sommeil, croyant sans doute qu’elles étaient les seules à espérer une mort du genre, rapide et confortable. Il faisait toujours froid dans la maison des vieilles. Elles économisaient sou après sou pour se payer des vacances de rêve dans l’au-delà. Thomas estimait que les vieux sont rarement surbookés, qu’ils ont plutôt une vie réglée comme du papier à musique. Pourquoi donc étaient-ils toujours si impatients ? Ils font l’ouverture des magasins, cherchent à passer en premier aux caisses, grillent des places dans les files d’attente. Certains même, en se ratatinant comme de veilles éponges, ne distillaient plus que du vinaigre au sein de leurs propos.

Celle que Thomas venait d’envoyer au caniveau conservait de l‘humour. Pourtant, un pareil salto arrière en aurait fait vitupérer ou geindre plus d’une, voire, l’aurait mise au tapis. Il allait faire sa BA de Noël rapidos en la ramenant chez elle et en payant les œufs cassés.

Elle habitait un petit pavillon de banlieue dans une rue qui déroulait des maisons clones bâties dans les années trente.

- Toujours pas de courbatures, la cascadeuse, demanda Thomas après avoir garé son véhicule en face de sa maison?
- J’ai au moins sept couches de vêtements sur moi. Un vrai oignon. Ça absorbe les chocs, lui répondit-elle, son cabas serré contre elle sur le siège passager. Thomas n’imaginait pas qu’elle parlât de couches-culottes.
- Donnez-moi vos provisions, je vais les déposer dans votre entrée, et puis je vais vous rembourser vos œufs.
- Vous riez ! Deux de moins, ça arrangera mon cholestérol. Rentrez une minute, je vous paye un vin chaud pour la course. J’ai réfléchi. A mon âge, c’est plus raisonnable de me faire culbuter dans un lit douillet. En souriant, Thomas se demandait, sans classer illico la vieille dans le lot, si la nymphomanie fléchissait avec le grand âge.
- Vous avez le matériau pour confectionner le philtre proposé, lui demanda-t-il, comme s'il n'y croyait guère?
- Mon défunt mari m’a laissé une cave de restaurant. Il ne supportait plus l’alcool sur la fin. Il avait dû épuiser rapidement son capital picole à grands coups de Picon bière. Je me fais un vin chaud tous les soirs en hiver pour éloigner le médecin. C’est aussi efficace qu’une pomme, le matin.
- La pomme, vous savez, il faut lui envoyer en pleine poire pour que ça marche…
- Vous savez rigoler, vous ! Ça annule le point malus que je vous avais collé pour « ange de la mort des vieilles qui traversent en dehors des clous ».
- C’était sévère. Je vous ai loupée lamentablement.
- Mon heure n’était pas encore arrivée, c’est tout.
- Toutes blessent, seule la dernière tue, c’est vrai. Va pour un vin chaud pour attirer le médecin.
- Ah bon ! Vous êtes toubib ? Vous faites votre clientèle en roulant dessus ?
- Je suis à la retraite. J’aurais la Sécu et le Conseil de l’Ordre sur le dos !
La vieille le fit entrer directement dans sa cuisine. Tout en préparant sa décoction vaccinale, elle continuait à lui faire la causette.
- Au fait, personne ne vous attend pour le réveillon ?
- Non, je ne suis plus fanatique de ces célébrations institutionnalisées, confessa Thomas.
- Vous êtes le Grinch français, alors ?
- Vous connaissez le film !
-Je regarde beaucoup la télé. C’est classique à mon âge. Je regarde même les séries américaines, les nuits d’insomnie. J’aime bien NCIS.
- Désolé, je n’ai ni les lunettes, ni la coupe de David McCallum. Je dis «désolé», parce que c’est un tic verbal dans les séries ricaines. On l’entend au moins dix fois par épisode.
- C’est vrai, j’avais remarqué aussi ! Ils pourraient varier avec «Cela m’attriste profondément». Mais pour le doublage, c’est pas génial, sauf quand l’acteur est de dos. Non, vous avez en fait de faux airs de  Mark Harmon. J’aime mieux. L’autre, c’est celui qui découpe la viande froide, c’est ça? Je vous ai dit que mon heure n’avait pas encore sonné. Il n’aurait rien à faire avec moi.
- Nous trinquerons alors à ce qu’elle ait été programmée dans plus de 20 ans !
- Non merci ! Je ne vois pas l’intérêt de faire une centenaire gâteuse, prête à l’embaumement, qu’on exhibe ahurie devant un bavarois d’anniversaire au milieu du crépitement des flashes.
-Alors, ce sera à la robustesse… de vos neurones… de vos os… et des piles des sonotones !
- Vous pouvez ajouter aux rencontres qui permettent de bien rigoler. C’est aussi de la Médecine, hein? Ce serait bon pour le cœur et les poumons, j’ai lu ça quelque part. Je voulais ajouter «à la robustesse des sphincters», mais j’ai pensé que ça manquerait de classe ou de poésie.
- C’est vrai, la descente d’organe et l’incontinence urinaire d’effort sont rarement évoquées dans les sonnets de Ronsard.

Son verre de vin chaud à la main, Thomas imaginant que la formule ferait rire cette vieille de choc, lança finalement haut et fort une dédicace de corps de garde d’antan : « A nos femmes, à nos chevaux, et à ceux qui les montent !».

La vieille ajouta, en se tordant de rire : «J’en parlerai à mon cheval. A mon mari, même s’il est raide de raide, plus joignable ! Qu’il repose en paix, le pauvre. Il a fait son devoir conjugal très honorablement.»

Le temps passait. Thomas conversait avec un plaisir non dissimulé. Le spécimen de vieux qu’il venait de débusquer était haut en couleurs. De quoi ébrécher son a priori globalisant sur les cotés sinistres du monde des vieux. Cette conversation, amusante et parfois provocatrice, s’affranchissait en plus des codes habituels entre deux personnes n’appartenant pas à la même génération. En somme, il traînait un peu les pieds avant de prendre congé.

- Si personne ne vous attend, et que cela vous dit, j’étais sortie faire des courses pour me préparer un repas de fête à ma sauce. Je peux mettre les petits plats dans les grands.
- Ce serait vraiment abuser de quelqu’un que j’ai failli aplatir et à qui j’ai déjà mangé deux œufs...
- Arrêtez avec ça ! Vous venez de m’apporter une anecdote à laquelle repenser pendant les longues soirées d’hiver. Cela n’arrive pas à n’importe qui, tout de même, de se faire harponner par Leroy Gibbs un soir de réveillon.
- Et d’arriver à le dérider un peu. Il a un parapluie dans le derche votre héros.
- Vous croyez que le Grinch c’est mieux ! Au fait, vous avez déjà eu une femme ou des enfants ?... Enfin, vous comprenez ce que je veux dire.
- J’ai été marié, oui, et j’ai un fils de 30 ans. Et au milieu de tout ça dans l’ordre et le désordre, j’ai mené une vie sentimentale assez décousue.
- C’est une mauvaise chose pour un homme que de vivre seul, vous savez.
- Pas pour une femme ?
- Les femmes, elles se laissent moins aller en pareil cas. Regardez-vous ! Vous êtes maigre comme un coucou. Vous devez manger sur le pouce, quand vous y pensez.
- J’ai cru comprendre que, vous aussi, vous avez été mariée. Des enfants et petits enfants ?
- Non, je n’ai pas pu en avoir.
- Vous avez su pourquoi ?
- Comment dit-on de nos jours ? Ah oui, une sexualité à risques.
- Je vois, salpingite, endométrite ou truc du genre. Les partenaires multiples, c’est pas sans risques pour les muqueuses et ça favorise les maladies en « ite » du secteur.
- Oui, et en plus, pour le plaisir que j’y ai trouvé...

Thomas sentit que le sujet avait jeté une ombre sur la conversation. En pareil cas, il bottait en touche. Cette vieille dame était brute de décoffrage dans ses propos, nature, sans chichi. Il décida qu’il pouvait fouiller un peu le sujet sans qu’elle juge cela impudique.

- Je ne suis pas bien le sens de votre dernière phrase.
- Vous êtes fan de Zola ?
- Vous savez, ma profession m’a habitué à fréquenter l’auteur.
- Alors, je me lance. Je suis une ancienne fille de l’Assistance, comme on disait avant. Bon, on ne m’a pas abandonnée sous un porche d’église, mais je ne connais pas mes parents. Très jeune, après que j’en sois sortie, j’ai fréquenté un baratineur, un beau gosse dont je suis tombée raide dingue. C’était une arsouille qui a réussi à me mettre sur le trottoir. La technique habituelle du début de carrière filles de joie à mon époque. Un coup je te souffle le chaud, un coup le froid, et roule ma poule, ça vaut mieux pour toi. Faut pas croire toutes ces conneries qu’on dit sur les gagneuses qui feraient le tapin comme si elles allaient pointer à la Samaritaine. C’est violent le milieu de la prostitution. Mon maquereau ne me tapait pas souvent, mais, demander de faire ça à une fille,  qui en plus n’avait  pas grand-chose dans le cigare à cet âge, c’est de la violence par manipulation. C’est mon Riri qui m’a sorti de là. Il s’est fait tabassé quand ils ont fini par nous retrouver, mais cela a fini par se tasser. J’ai appris à travailler autrement qu’avec mon cul, excusez pour l’expression, et à demander à la vie rien de plus que ce qu’elle pouvait me donner. Mais tout ça, c’est de la vieille histoire. C’est vrai, j’aurais bien aimé avoir des enfants avec Riri. C’est normal pour une femme, non ?
- Légitime, oui. Cela entraîne aussi un paquet de soucis. Faut pas l’oublier.
- A trop réfléchir, on n’en ferait jamais, vous savez. Le votre vous a fait des embrouilles?
- Pas vraiment, mais au fil des ans, les liens se sont desserrés petit à petit. Je le vois tous les tremblements de terre, quand lui revient à l’esprit qu’il a un père, ou quand son travail lui laisse un peu de temps.
- Ça, c’est nul. Faut pas laisser les choses filer comme ça. Faut toujours montrer aux gens qu’on aime, qu’on aime bien aussi, qu’on pense toujours à eux. Vous devriez lui téléphoner plus souvent. Faut pas non plus tomber dans ce truc à la mode qui veut que ce soit mieux de ne pas vivre en couple comme avant.
- Je connais quelqu’un depuis plusieurs années, et nous avons effectivement décidé d’un commun accord de vivre chacun chez soi et de ne se voir que pour passer des bons moments.
- Au début, une femme vous fait toujours croire que c’est possible, mais vient toujours le temps où elle ressent le besoin de vivre avec vous sous le même toit. Les humains, c’est pas fait pour vivre comme ça, à se voir quand ça leur chante. C’est mon point de vue. Il vaut ce qu’il vaut. Mais on veut toujours que les gens pensent comme vous. C’est comme si je me permettais de vous donner des leçons. Allez, on n’est pas ici pour parler conseils matrimoniaux. Je ne suis pas une référence dans le domaine. Je vais me mettre au piano. Installez-vous au salon. Vous trouverez bien un bouquin à lire en attendant.
- Je peux vous donner un coup de main !
- Pas de bonhomme en cuisine ! Je suis de la vieille école !


GIF animé made in Mansarde - CLIC pour agrandir -
Impossible d’insister. Thomas partit s’installer au salon. Il jeta son dévolu sur un canapé gracieusement recouvert d’un patchwork. Le salon était kitsch à souhait. Tapisserie d’un autre âge, desserte encombrée d’une quincaille de bibelots au goût douteux, castagnettes accrochées au mur, le tableau en canevas aux thèmes de chasse, une boule en verre sur une vieille télé. Le machin qu’on secoue pour faire tomber la neige sur un père Noël en traineau. Rien ne manquait, en somme. Cela lui rappelait les pièces aussi typiques dans lesquelles il s’était retrouvé en visite quand il remplaçait en Médecine Générale avant de devenir cardiologue. Le chanteur Renaud avait dû être invité un jour ici. Dans son inventaire rapide, seul un objet interrogeait Thomas. Il y avait un piano droit de belle facture contre un mur du salon. Il demanderait à la vieille dame si elle en jouait à l’occasion. Il se décida à prendre un livre qui traitait de l’entretien des plantes et arbustes d’extérieur, histoire de voir ce que cela faisait de patienter dans une salle d’attente. Il repensait au résumé, effectivement zolesque, qu’elle venait de lui faire de sa jeunesse. La fille de joie au grand cœur ça existait donc bien aussi en dehors des livres. Il comprenait mieux sa facilité aux allusions grivoises. Thomas se mit soudain à rire en dedans. Depuis le temps, elle avait dû abandonner ses vieux réflexes. Il était peu probable qu’elle lui demandât de se laver le poireau au savon de Marseille avant de passer à table.

Une heure à peine s’était écoulée. Thomas entendit claironner:

- A table ! Ça se passe à la salle à manger. Un véritable tour de passe-passe. La vieille avait dressé une table digne d’un grand restaurant.
- C’est le festin de Babette pour deux, ici ! s’exclama Thomas en entrant dans la pièce.
- C’est qui celle là ?
- Le personnage d’un film danois tiré d’une nouvelle de Karen Blixen, interprété par Stéphane Audran. «Out of Africa», par contre, vous avez dû voir ça à la télé. C’est un peu la vie de cette Karen Blixen.
- Oui, celui-là je le connais. Elle part en Afrique pour épouser le frère de son amant qui n’a pas voulu d’elle. Un ours mal léché qui la plante tout le temps pour aller chasser. Et en plus, il lui file la syphilis. Heureusement, le beau Robert l’enlève dans son avion. J’ai chialée comme une Madeleine à la fin. Mais peut-être que c’était mieux comme ça. Sur ses vieux jours le Robert aurait pu devenir alcoolique, ou gaga, ou les deux…
- Dans l’autre, Babette est chef cuisinière d’un grand restaurant parisien. Elle fuit la Commune de Paris pour se réfugier au service de deux vieilles filles, dans un petit village luthérien du Jutland. Chaque année, elle achète un billet de loterie. Après quinze ans, elle remporte le gros lot et, plutôt que d'améliorer son sort, consacre tout son argent à faire venir les ingrédients pour un repas de fête digne des fastes de la grande cuisine parisienne. Elle veut remercier ainsi ces gens simples habitués à une vie austère. Un beau film aussi.
- Vous voulez me faire rougir !
- Pourquoi pas ?
- Allez, hop, faites péter la rôteuse ! C’est plus de mon âge de piquer des fards.

Thomas sabra le champagne avec un grand couteau de cuisine afin de poursuivre dans le style régiment de cavalerie. Après le toast, il lui demanda qui avait utilisé le piano qui était au salon. C’était elle, mais maintenant, c’était terminé. Les doigts ne suivaient plus. Elle s’y était mise sur le tard avec application et à grands renforts de leçons. Elle s’était même lancée seule, sur la fin, dans des partitions classiques qui l’avait fait suer sang et eau. Elle aimait bien tous les grands compositeurs, mais avait un petit faible pour Schubert. Thomas se dit qu’elle devait faire une fixation sur les personnages qui avaient été touchés par la syphilis ! Le personnage gagnait encore en pittoresque.

La cuisinière avait réalisé un sans faute. Le repas qu’on lui avait servi était hors-normes. À cet instant, un cigare à la bouche, Thomas remerciait une fois de plus la vieille dame.

- Vous les avez dégotés où ces havanes ?
- Je ne donne pas comme ça l’adresse de mon dealer ! Je vais m’en allumer un aussi pour vous accompagner. Une petite mirabelle ?
- Après, merci. Je ne veux pas gâcher l’arôme de ce barreau de chaise fabuleux. Donnez, je vais vous l’allumer. Thomas, regardant sa montre et constatant qu’il était près d’une heure du matin, s’exclama: « Joyeux Noël ! ».

Ils partirent s’installer plus confortablement au salon munis chacun d’un cendrier. Au bout d’un quart d’heure, l’ancêtre piqua du nez. Thomas lui retira avec prudence le cigare qu’elle tenait. Cette soirée ne pouvait pas se terminer avec l’arrivée des pompiers. Il se trouvait coincé ici dans une drôle d’histoire de Noël. Il ne pouvait tout de même pas filer en douce comme un bandit. Il sortit prendre l’air et se dégourdir les jambes. Il en profita aussi pour passer deux coups de fil.

Une heure plus tard, la sonnette de la maison tira la vielle de son sommeil. Bringuebalant dans sa mise en route, elle se dirigea au radar vers la porte d’entrée. Un jeune homme brun à catogan, vêtu d’un manteau de soirée, et une femme stylée, ayant dépassé la cinquantaine, lui faisaient face.

- Nous sommes attendus ici, parait-il ? J’ai bien sonné au six de la rue Paul Auster, demanda le jeune homme.
- Anne, ma compagne, ainsi que mon fils Clément, précisa Thomas qui se trouvait derrière la vieille. Allez-vous installer au salon, Madame. Tout le monde va vous y rejoindre dans une minute.

Dans ce petit pavillon de banlieue, se donna alors une prestation musicale privée. Une heure auparavant, deux musiciens de renom avaient pris congés de leurs invités à la fin des soirées respectives où ils se trouvaient. On les avait conviés à venir interpréter en banlieue la sonate « Arpeggione » en La mineur de Schubert. Plus précisément, une adaptation pour piano, violoncelle et vieille dame mélomane. Quelques accords en reniflement majeurs et quelques harmoniques en mouchage discreto caractérisèrent cette interprétation confidentielle.

Ah, les rencontres ! Le sel de la vie. Tout le reste de l’activité humaine c’était du remplissage. Quand on gratte le vernis du misanthrope, on trouve souvent un être exigeant, déçu par la qualité des rapports humains : « Ah, vous autres, hommes faibles et merveilleux qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu ! Il faut qu'une main, posée sur votre épaule, vous pousse vers la vie...». Thomas faisait probablement partie de ces personnages décrits dans les dernières lignes de la pièce de Tennessee Williams.

- Ça, on peut dire que vous m’avez fait chialer tous les trois. Merci et merci encore. Madame et Clément, vous allez prendre en partant ce qui reste du dessert et quelques fruits. Enfin, ce que le Grinch a bien voulu laisser ! Je vais vous emballer en plus deux bonnes bouteilles de vin dans du papier journal. Passez chez moi quand vous voulez. Je sais que vous êtes très pris, mais cela me ferait tellement plaisir. Et vous, le Grinch, pas si grincheux que ça, prenez ce petit cadeau. Cette boule de Noël qui fait de la neige sur le père Noël et son traîneau, c’est pas grand-chose. On me l’avait offerte il y a bien longtemps, mais elle ne me sert plus à rien. Attention, elle est magique. Passez tous de bonnes fêtes."

La vielle les saluait encore de son perron quand le trio démarra. Ils disposaient de deux voitures pour rentrer. Anne était passée prendre Clément pour venir ici. Il avait laissé la sienne à sa femme pour qu’elle puisse rentrer avec les enfants de chez leur grand-mère. Celui-ci monta dans la voiture de son père. Thomas le remercia d’avoir répondu à son étrange requête improvisée pour venir le rejoindre. Tout en roulant, il passa la boule à son fils pour lui demander s’il trouvait quelque chose de spécial à ce bibelot au kitsch flamboyant. Secouant la boule de Noël, Clément lui répondit : « Non, un ramasse-poussière de vieux, c’est tout. »

Avant de se coucher, Thomas ressortit de la poche de son duffle-coat la boule en verre pour l’inspecter lui-même. Il la secoua. Il ne voyait que le reflet de son visage déformé dans la sphère de verre. Mais, au bout de quelques secondes, remontant du fond, les flocons de neige artificielle s'agglomérèrent lentement en composant un texte étrange : « La prochaine fois que vous secouerez cette boule de Noël, vous pourrez y lire la date et l’heure exactes de votre mort. A vous de voir. »







Pierre TOSI - Décembre 2013 -


Note : Merci à Google+ pour l'ajout automatique de cet effet "Twinkle" sur les compositions graphiques.





lundi 18 novembre 2013

Bon Anniversaire Gabriel


Animation réalisée par Caroline TOSI. D'abord destinée à être incluse dans une animation FLASH, je l'ai transformée en vidéo et publiée sur YouTubePublications conjointes sur blogs avec La Porte dans la Pendule

Oups! la date pour souhaiter cet anniversaire est dépassée d'un jour... Franchissement de la dead line par les concepteurs irlandais qui ont bataillé avec des compressions illusoires dues à la technique image par image employée et déconseillée pour une animation longue en FLASH. La mise en ligne d'une application fluide à l'affichage rapide était vaine. Aucun regret...

Joyeux Anniversaire à Gabry Potter...

... et chapeau (de sorcier) à l'illustratrice! Très chouette cette ani d'anni, comme dirait Harry à sa chouette Annie...


mardi 12 novembre 2013

Pictogramme vectoriel de Solex



Vous pouvez utiliser le fichier proposé au téléchargement pour l'importer dans un logiciel de traitement graphique en tant qu'objet dynamique vectoriel auquel vous pourrez appliquer les transformations souhaitées: agrandissements, application de textures, de couleurs ou de dégradés de votre choix... Ce type de fichier permet des agrandissements sans perte de qualité ni effet d'escalier, contrairement aux images Bitmap. Les images du billet sont aux formats JPG, GIF et PNG. Elles n'offrent donc pas ces possibilités. Cadeau...


Composition personnelle au format PNG  1500 x 900

Publicité VéloSoleX 330 - année 1953 ou 1954
Honor BLACKMAN (Chapeau melon et bottes de cuir) en 1964 à CANNES sur un SOLEX 2200






Format PNG


Avec les célèbres personnages de Gil Elvgren,  le « Norman Rockwell des Pin-up's » 

LE SOLEX DE LA TOUR ROUGE - De Chiri & Co - Muséee Googleheimat
Un dimanche après-midi à Solex sur l'île de la Grande Jatte - SEURAT-DESCHAMPS
Bonaparte franchit les Alpes en 1800 à Solex - J.L Davidson of a bitch (version 2)
Le Solex de Lucien Van Gogh - alias Lulu la barbouille - remisé dans sa chambre à Arles. On lui en a déjà volé un, ça suffit...



L'histoire des Solex

Mise à niveau, le 10/12/2013, du billet " J'aurais jamais dû vendre mon Solex "

***
Remettant le nez dans le vectoriel, j'ai commis dans la foulée, en compilant des exercices anciens, ces illustrations qui emploient des fontes vectorielles graphiques et exploitent les effets de transparence de forme. Explications pour les éventuels amateurs du genre :

Vidéo personnelle utilisant la méthode


Version folklorique, dossier FBI !
Version plus classique, présentant probablement plus d'intérêt !


Ci-dessus, travaux sur les formes vectorielles, avec (à droite) utilisation en méthode soustractive.
Images au format JPG en 1600 x 1040 - Clic pour agrandir -



BONUS : Télécharger ce fichier PSD d'ancre de marine créé en vectoriel

Note : le format Encapsulated PostScript (EPS) est un format créé par Adobe Systems en langage PostScript qui permet de décrire des images qui peuvent être constituées d'objets vectoriels ou bitmap. Dans le milieu professionnel, le format EPS est très utilisé car il conserve toutes les qualités vectorielles. Ce format est principalement dédié à Illustrator, néanmoins toute la suite Adobe le supporte.
Avis : pour les maniaques des statistiques de source du trafic sur votre blog ou vos sites, n'hésitez pas à lire ce court article sur les spam referers et les dangers de cliquer sur n'importe quel lien inconnu, par curiosité. A noter que Google Analytics bloque parfaitement ces URL de visites pour l'élaboration de statistiques non biaisées..

jeudi 7 novembre 2013

Albert Camus

Je n'ai pas remplacé sur la photo la cigarette par un brin de paille comme les dessinateurs de Lucky Luke au fil du temps...
Quelques citations d'Albert Camus qui aurait 100 ans aujourd'hui :
« Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. »
« Créer, c’est vivre deux fois. »
« Tout homme est un criminel qui s’ignore. »
« La bêtise insiste toujours. »
« Un homme est toujours la proie de ses vérités.  »
« La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie.  »
« Un homme est plus un homme par les choses qu'il tait que par celles qu'il dit. »
« C'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour. »
« Si le monde était clair, l'art ne serait pas. »
« Nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie. »
« Il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé ; il y a du malheur à ne point aimer. »
« La vérité c'est comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur. »
« Peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croit pas en lui ? »
« Il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. »
« C'est déjà vendre son âme que de ne pas savoir la réjouir. »
« L'héroïsme est peu de chose, le bonheur est plus difficile. »
« Il est vrai peut-être que les mots nous cachent davantage les choses invisibles qu'ils ne nous révèlent les visibles. »
« La logique des passions renverse l'ordre traditionnel du raisonnement et place la conclusion avant les prémisses. »
« Ce n'est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige. »
« Ce qu'on appelle raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir.»
« La révolution consiste à aimer un homme qui n'existe pas encore. »
« Il n’y a pas longtemps, c’étaient les mauvaises actions qui demandaient à être justifiées, aujourd’hui ce sont les bonnes. »
« Le charme : une manière de s'entendre répondre “oui” sans avoir posé aucune question claire. »
« Que préfères-tu, celui qui veut te priver de pain au nom de la liberté ou celui qui veut t’enlever ta liberté pour assurer ton pain ? »
« Il est toujours aisé d'être logique. Il est presque impossible d'être logique jusqu'au bout. »
« Nul homme n'est hypocrite dans ses plaisirs. »
« Aimer un être, c'est accepter de vieillir avec lui. »
« Ma patrie, c'est la langue française. »
« Si la solitude existe, ce que j'ignore, on aurait bien le droit, à l'occasion, d'en rêver comme d'un paradis. »
« On appelle vérités premières celles qu'on découvre après toutes les autres, voilà tout.»
« Est-ce qu'on fait la nomenclature des charmes d'une femme très aimée? Non, on l'aime en bloc, si j'ose dire, avec un ou deux attendrissements précis, qui touchent à une moue favorite ou à une façon de secouer la tête. »
« Le Juge: Je ne sers pas la loi pour ce qu'elle dit, mais parce qu'elle est la loi. - Diego: Mais si la loi est le crime? - Le Juge: Si le crime devient la loi, il cesse d'être crime. »
« L'homme n'est pas entièrement coupable : il n'a pas commencé l'histoire ; ni tout à fait innocent puisqu'il la continue. »
« Combien de crimes ont été commis simplement parce que leur auteur ne pouvait supporter d'avoir tort. »
Et pour justifier mon blog :

« Ceux qui écrivent clairement ont des lecteurs ; ceux qui écrivent obscurément ont des commentateurs. »

Albert CAMUS


Albert Camus (1913-1960) journaliste rédacteur en chef du journal "Combat" de 1944 à 1947 ici lisant le journal "En Avant !" journal de l'Armée du Salut au café "Les Deux Magots" à Paris en 1945

lundi 28 octobre 2013

OLEA EUROPEA - Olivier d’Europe



Famille : Oléacées

Description : hauteur maximale 3 à 8 mètres. Houppier dense, gris-vert, sombre, rappelant le Chêne vert. Grosses branches tortueuses. Tronc vite ramifié, irrégulier. Feuilles persistantes, simples, lancéolées, entières, opposées. Limbe brièvement pétiolé à marge enroulée, vert foncé et luisant dessus, gris blanchâtre dessous. Petites fleurs blanches au printemps, réunies en grappes ne dépassant pas les feuilles. Le fruit, l’olive, est ellipsoïdal arrondi, vert puis noir à maturité.

Jeunes rameaux et écorce blanc-grisâtre, cette dernière devenant jaunâtre et crevassée avec l’âge.

Biologie et acclimatation : espèce cultivée dans tout le bassin méditerranéen et répandue dans toutes les régions du monde où le climat est favorable : exige de la chaleur, craint les fortes gelées. S’accommode de sols calcaires superficiels, des milieux acides.

Longévité : plus de 1000 ans.

Pathologie : aucun parasite dangereux signalé.

Intérêts : arbres signalétique et symbiotiques. Fruits comestible et produisant de l’huile. Bois de chauffage et fabrication d’objets façonnés. Espèce ornementale des avenues, parcs et terrasses.



Vertus médicinales de l’écorce et du feuillage :

Pendant toute l'Antiquité la culture de l’Olivier se répand. D’abord en Grèce, puis en Italie où elle est introduite dès le 7e siècle avant J.C. A la chute de l'empire Romain, elle est pratiquée dans tout le bassin méditerranéen. C'est surtout à son fruit, fournissant la fameuse huile, que l'olivier doit sa renommée Antique qui a su allègrement franchir les années.

A cette époque, les vertus thérapeutiques de l'écorce et des feuilles ne sont pas encore connues. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on les a proposées comme succédané du quinquina dans le traitement des fièvres intermittentes et typhoïdes.

Les propriétés hypotensives des feuilles ne sont connues que depuis le début du siècle dernier. D'abord constatée empiriquement, cette action a fait l'objet de plusieurs études permettant d'affiner ces observations. Ainsi, la décoction de feuilles produit une stabilisation de la tension artérielle. Les feuilles des jeunes rameaux, les « cépées » ou « rejets », sont plus riches en principes actifs que celles de l’arbre mature. Dans ces feuilles, la stabilisation n’est même pas nécessaire, le principe actif ne se dégrade pas au séchage. Leur action hypotensive est plus marquée que celle obtenue avec les feuilles âgées.

L’activité hypotensive est due à une conjugaison de plusieurs principes actifs qui agissent en synergie. La Choline, présente dans les jeunes feuilles, est un précurseur de l’acétylcholine qui dilate les vaisseaux et provoque une hypotension. Un autre composant, l'Oleuropéoside ou Oleuropéine, en plus grande quantité dans les jeunes feuilles et dont la teneur diminue à la dessiccation, possède sa propre action hypotensive. L'Oleuropéine est antagoniste des PGE2 (un type de prostaglandine).

Une décoction de feuilles fraîches fait baisser la tension chez les hypertendus mais ne l’abaisse pas, ou très faiblement, chez les normo-tendus. Il a été montré que les extraits hydro-alcooliques de feuilles et de bourgeons d'Olea europea et d'Oleuropéine réduisaient l'hypercholestérolémie et l'hyperlipidémie. L'Oleuropéine seule n'a pas d'action hypocholestérolémiante mais doit être conjuguée avec d'autres principes actifs de la plante, et notamment les acides gras.

D'autres travaux ont montré que les feuilles d’olivier, par une action synergique de leurs composants, avaient aussi des propriétés spasmolytiques, anti-inflammatoires, anti-oxydantes, anti-arythmiques, antispasmodiques neurotrope, diurétiques   (légères), et même œstrogéniques. 


mercredi 16 octobre 2013

Les caméos d’Hitchcock


Un caméo (francisation du terme anglophone "cameo appearance", apparu en 1851 dans le monde du théâtre) est l'apparition fugace dans un récit d'un acteur, d'une actrice, du réalisateur ou d'une personnalité, déjà célèbre.

Le terme fait référence à un camée, une pierre fine sculptée avec la méthode du même nom et portée en bijou.

Le caméo est avant tout un clin d'œil, c'est pourquoi il n'est généralement pas crédité. Il est bref et souvent anecdotique. Il n'influe généralement pas sur le cours de l'histoire. Il peut être ouvertement montré, ou bien décelable par les seuls spectateurs avertis.

Le caméo au cinéma se démarque de la « participation exceptionnelle » à l'affiche des films français, qui relève du rôle parlant, ce qui n'est pas nécessairement le cas pour un caméo. Il diffère également de la notion de « guest star » qui consiste à faire participer une personne connue dans un ou plusieurs épisodes d'une série télévisée.

Wikipédia

mardi 8 octobre 2013

LE PANTIN SPATIONAUTE

Illustration : Pierre TOSI

« L’illusion est une foi démesurée »
         Honoré de Balzac


L’entretien téléphonique était devenu pénible. Abandonnant son naturel taquin, Hugo se mit à peser le moindre de ses propos. Au bout d’une demi-heure de concentration douloureuse, il lâcha prise pour s'exprimer sans fard. À l’autre bout du fil, l’interlocutrice devint une vraie furie. La carcasse du vieux coucou d’Hugo faillit se déglinguer, tabassée par la tornade de reproches qu’elle éructait. C'était une des plus fortes tempêtes en vol qu'ait essuyée le Baron Rouge. À cette heure avancée de la nuit, il était livide, donc, méconnaissable. Quelle déplorable éducation ! Mégère lui avait raccroché au nez alors qu'il avait les ailes en écharpes et le moteur en flammes. Cette algarade l'avait vidé. Coquille creuse, il ne lui restait plus qu'à se coucher. Le sommeil l'accueillerait peut-être avec bienveillance ? Bizarrement, il n'eut pas la texture ténue qu’amènent les endormissements agités. Ce fut au contraire une aventure prenante et dense que le rêve projeta sur la toile du cinéma Morphée. Elle était truffée des images surréalistes de son précieux travail de raccommodage. Il en produit en masse pour atténuer les frustrations de vieux désirs inaboutis. Le rêve travestit pour leurrer le dormeur. Ce transit onirique gratuit vaut bien des psychothérapies. S'il existe une divinité créatrice, sachez qu'elle nous a donné le rêve pour ruiner les psychiatres.

La caméra du songe commençait à explorer les confins d'un univers étrange. Sur toile de fond encre noire, de rares falots stellaires fournissaient au rêveur de vagues repères. Parcourir ces lieux reculés n'inquiétait pas le spationaute. L'absolu silence qui emmitouflait son errance molle le berçait tendrement. Quatre points pâles qu'il avait pris au départ pour des météorites en goguette, grossissaient à vue d’œil. Le phénomène s'accéléra dans un grondement de tuyère. Des sons au sein du vide interstellaire ! L’activité du rêve ébouriffe sans vergogne les lois fondamentales de la Physique. Assourdi et frappé d'effroi par l'étrange apparition, le voyageur du songe stoppa net. Non, il ne s'agissait pas de météorites. Désormais bien plus proches, les objets volants mal identifiés avaient l'apparence de vaisseaux spatiaux de taille prodigieuse. Ils passaient et repassaient en décrivant des rotations majestueuses dans les trois axes de l'espace. Un jeu vidéo gigantesque et immersif. Au bout d’une minute - en temps onirique - les structures ralentirent leurs évolutions pour faire du spectateur médusé le centre géométrique d’un cube qui n’avait pas de face supérieure. Autour du petit homme gris qu'était devenu le spationaute, se dressait désormais une prison spatiale aux murs vertigineux.

Mais le spectacle ne faisait que commencer. Venue d'on ne sait où, une baudruche de l'envergure d'un Zeppelin s'immobilisa à l'aplomb d'un angle du cube carcéral. À nouveau, il allait être le jouet d'illusions gigognes. Il avait d'abord entrevu la baudruche de l'énorme cochon d’"Animals", le disque des Pink Floyd. Mais, cette image fugace se métamorphosa rapidement en une variante monumentale de la femme montgolfière du film de Fellini "La cité des femmes" : le fantasme gonflable de l'idéal féminin que le pauvre Marcello, fébrile et désespéré, tente de rattraper lors de son escalade finale effrénée. Les pieds du bibendum prenaient appuis sur deux murs adjacents. Des cuisses plantureuses prolongeaient des jambes aux mollets puissants. Ses hanches, aux galbes et aux proportions rappelant celles des baigneuses de Renoir, contrastaient étrangement avec son buste grêle ancré à une taille fine. Deux mamelons épais et turgescents pointaient de ses seins menus. Ce corps constituait une chimère humaine.

À peine stabilisée, l'apparition tendit les bras et orienta ses paumes vers le petit homme gris pétrifié. Les doigts de la prêtresse sauvage étaient couverts de bagues. De celles-ci, jaillirent de grands fils transparents semblables à ceux que sécrètent les arachnides. Ils s'enroulèrent comme autant de fines cordelettes aux membres de sa proie. Un témoin sentencieux eut d'ailleurs remarqué qu'aucun des cinq n’avait été oublié. Le pantin était prisonnier de la toile de la femme araignée et ses gestes assujettis aux doigts capricieux de cette fatale marionnettiste. Elle l’engagea rapidement dans une pantomime grotesque. Durant ses pandiculations, les parois se sculptaient en façades d'immeubles. Plus précisément, d'hôtels. On avait affaire à quatre répliques de la façade avant du Carlton. Le clip publicitaire de Chanel pour son eau de toilette masculine allait se projeter autour d'Hugo dans sa version 380 degrés avec effets surround. Les grands volets des chambres se mirent à claquer les uns derrière les autres, actionnés par des harpies, modèles réduits de la baudruche princeps. Montrant fugitivement leur silhouette par les embrasures, elles jetaient des imprécations à la volée. Les furies tançaient "L'égoïste" avec des voix hystériques. Le petit homme dansait comme un beau diable au tempo de ces adresses gracieuses. Les volets claquaient et les harengères vociféraient de plus belle. La main droite du pantin tenait un revolver. Le canon était pointé sur sa tempe.

Une ombre immense se mit à tournoyer au-dessus de lui. Elle se posa dans un bruit d'ailes et d'étoffe à ses pieds. Un spectre enveloppé d'une ample pèlerine noire le toisait, hautin. Il ôta sa capuche. Le rêveur vit avec effroi la tête hideuse de la Dame en Noir. Une de ses mains squelettiques balaya le pan de la grande cape qui lui couvrait l'épaule gauche. D’un geste auguste et décidé, la Faucheuse leva haut son outil éclatant qui siffla en s'abattant sur lui comme un éclair. Il s'affaissa mollement et ferma les yeux…

…Rien de spectaculaire ne se produisait. Inquiet, il releva la tête. La Mort n'avait fait que faucher ses liens. La Dame en Noir souriait goguenarde. Elle lui décocha un clin d’œil, et de sa voix caverneuse y alla de son commentaire: "Quel suspense coco, hein!"

L'index du spectre pointa la poupée gonflable juchée sur son piédestal. Avec emphase, elle ajouta: "Aujourd'hui, c’est mon jour de repos. À toi l'exécution des hautes œuvres."

Les quatre bâtiments s'étaient groupés deux par deux et configurés en angle obtus. Ils se creusaient de lettres immenses composant quatre mots : BÊTISE VULGARITÉ, PRÉTENTION FUTILITÉ.

Sectionnés nets par la faux, les liens de la poupée gonflable flottaient au gré des vents solaires. Une odeur de marée montait de la scène. La Dame en noir prononça alors un verdict sans nuance : "Pursex de Chanel, bonhomme, masqué jusqu'ici par «Odeur de Sainteté» avec lequel tu la vaporisais à qui mieux-mieux. Malgré les lavages répétés, la caque sent toujours le hareng, rien à faire..."

Le pantin interloqué demanda alors à la Faucheuse : "Mais qu'attends-tu de moi?" 
– Coco, abats les murs de Jéricho ! Rima-t-elle.

Le rêveur possédait quelques références bibliques, mais ne se savait pas en possession du cuivre adapté pour rééditer l'exploit. Quatre fléaux de cette taille requéraient un trompette idéale. Une idée traversa soudain l'esprit d’Hugo. Il se redressa avec une lueur amusée dans les yeux. Il se concentra jusqu'à ne plus être que péristaltisme gargouillant et borborygmes prémonitoires. Parfait, il se mit dos à la muraille alphabétique, se pencha, et baissa rapidement son pantalon. Un typhon organique époustouflant que n'eut pas renié Bérurier s'abattit sur les remparts. La tête sur le coté, Hugo vit se lézarder les "édifices qualificatifs". Après avoir vacillé un moment, ils s'affaissèrent, puis croulèrent en pluie de gravats. La baudruche, coupée de ses bases, propulsée par sa tuyère pelvienne, fila en zigzaguant. Le hurlement sauvage qu'elle poussait finit par se tarir quand elle ne fut plus qu'un point filant vers la constellation de la Baleine.

Au sein d’un gigantesque nuage de poussière, s’abattait pêle-mêle le lest abandonné par la femme montgolfière: tubes de rouge à lèvres, crayons gras, flacons de vernis à ongles, breloques et colifichets, vaporisateurs et produits cosmétiques. Au moment du dernier soubresaut, se mirent à choir en tournoyant, comme les dernières feuilles de l'automne tombées d’un arbre, quelques pages de "Marie-Plaire", et... un chèque en blanc.

C'est à ce moment précis qu'Hugo se réveilla. Assis dans son lit, il se mit à rire de cette projection privée ubuesque. Une « major » hollywoodienne pourrait lui acheter à prix d’or. Un léger sourire encore fiché au coin des lèvres, il se rendit à la cuisine au beau milieu de la nuit. Il avait grand faim. C’est net, il devait couper les liens avec la mygale hystérique. C’est ainsi que doit se comporter un sale égoïste !


Pierre TOSI – Mars 1992 –



Note : à cette époque, j’avais fait un rêve assez proche de celui-ci, alors que je me débattais dans une relation sentimentale agitée. Quant au reste, de la pure fiction. Quoique, pour certains détails…
Le clip publicitaire de Jean-Paul Goude passait effectivement à la télévision ces années là. En le revisionnant plus de 20 ans après, je constate qu'une des figurantes ressemblait fortement à la femme qui m'avait raccroché au pif après une soufflante de cet acabit. Mais ce n'était pas du Pierre Corneille!
Bien des années après le délire onirique du Maestro présenté dans "La città delle donne", mon rêve a dû lui emboîter le pas! Il est bien question dans les deux d'un règlement de compte entre un homme et des féministes déchaînées qui le traquent et pointent du doigt ses faiblesses...

samedi 5 octobre 2013

L'ORAGE


Une nuée anthracite enflait au Nord. Elle envoyait en éclaireurs de longues flammèches grisâtres qui zébraient l’azur vaniteux. À cette heure, pour donner le change, celui-ci offrait son bleu le plus impavide. Futile stratagème. Une furieuse bagarre allait se livrer au-dessus de la ville au décours de cet après-midi de fin d'été languissant du Grand Sud américain. Dans cette revanche atmosphérique de la guerre de Sécession, parier un dollar sur le bleu unioniste opposé au gris confédéré eut été pure folie. Dans quelques heures, Lee allait gagner la bataille. La lumière crue de Louisiane s’escrimait à percer le ciel de plomb qui fondait sur la ville. Seule brèche au travers de cette chape gorgée de vapeur d'eau et d'électricité, un faisceau d’ocre opalescent pointait la Nouvelle-Orléans comme un doigt céleste.

Hugo, avachi sur la spirale d'acier d'un filin d'amarrage, contemplait la nuée en formation. Le Mississippi n'avait pas une ride. Il glissait à ses pieds dans la touffeur comme un monstrueux reptile de mercure. Plus bas au sud, les gueules du monstre polycéphale mordaient les flots marins. Les pensées de l'homme s'harmonisaient aux teintes métalliques de la toile. Sa silhouette se découpait sur fond de grues et de cargos. Images de clip publicitaire commandité par une marque de jeans. Le personnage en avait l'étoffe. Il portait un pantalon en toile bleu de Nîmes. Un tricot de peau "à l'italienne" mettait en valeur des épaules et des bras d'athlètes. Une chevelure de geai, et une barbe noire et drue de deux jours, trahissaient ses origines latines. Hugo traînait avec lui sa révolte sourde. Pour la calmer, il écoutait à cette heure le chant sédatif des sirènes du Mississippi.

Il était en grande partie responsable de la nouvelle bagarre de l'autre nuit. Il bradait sa vie, traînait des nuits entières dans les rues chaudes du "French Quarter" de la vieille cité cajun. La passion qui le liait à sa furieuse compagne ne suffisait plus. Elle l'avait aimé plus que de raison avant de se résoudre à l'abandonner à son monde étrange, lassée par son inertie grandissante. Elle déchargeait désormais régulièrement sur lui sa vindicte. Le caractère rebelle d’Hugo le faisait résister à ses injonctions. S’amender eut été à ses yeux une forme de capitulation. Ce combat hargneux est l’effet Joule des passions finissantes. La nuit dernière avait été sauvage. Il avait battu en retraite, claquant la porte pour écourter le pugilat. A son retour, devant la maison, nombre de ses affaires jonchait la chaussée. Une tornade femelle avait jeté par le balcon de bois de la maison tout ce qui lui passait sous la main. On trouvait épars, ci une carcasse de transistor, ci un vieux blouson de cuir noir, ci des disques échappés de leurs pochettes éventrées. Sourire fugace d’Hugo, quelques sous-vêtements masculins étaient accrochés aux rosiers du petit jardinet, déposés là sans doute par la trombe quand elle s'était amoindrie en survolant les terres. Tous ces débris sur le rivage témoignaient parfaitement de la puissance du coup de tabac. Pas d’issue possible à ces conflits incessants. Il prît alors le volant de son vieux pick-up et se dirigea vers le fleuve. A cette heure avancée, les voitures brunes et rouges du tramway nommé "Désir" ne roulaient plus dans Saint-Charles Avenue. Il s'était arrêté à Quarantine Point. C’est ici qu’il s'était assoupi sur la banquette, aidé par la fraîcheur relative des premières heures de la matinée. A son réveil, il était parti arpenter une fois de plus la ville pour, le soir tombant, se décider enfin à revenir au port reprendre son vieux coursier.

Peu à peu, comme au cours de ces grands orages de convection, Hugo avait senti l'air chaud des terres monter vers la haute atmosphère. Des charges colossales se défiaient au-dessus du Bayou. Une accumulation terrible de désirs inassouvis, d'espoirs trompés, de questions sans réponses fissurait la digue de retenue de son cerveau. Des pulsions remontant à la préhistoire, ou même plus loin encore, aux secondes précédant l'explosion initiale la soumettait à une pression titanesque. C'était un "Big-bang" psychique qui germait dans son esprit surchauffé et mettait tous ses sens à vif. Après la montée en flèche des manomètres, bizarrement, il se sentit soudain très calme au bord du fleuve. Cette lucidité quiète devait s'apparenter à ce que l’on nomme le calme avant la tempête. Profitant de l’heureuse parenthèse, il reprit le volant de sa voiture pour s'arrêter un peu plus tard sous le balcon de la maison en écrasant au passage un de ses vieux vinyles. Roméo des temps modernes, il entreprit de l’escalader.

Un moment d'inquiétude. Non… la pièce est vide ! La panthère a quitté sa tanière. À pas coulés, il se dirige vers l'arrière de la bâtisse. Il entrebâille la porte d'une armoire au kitsch flamboyant. Elle est là, sous un amoncellement de vêtements féminins. La féline ne l'a pas balancée. Il la prend dans ses bras. Quelques éclairs déchirent le ciel dans le lointain quand Hugo enjambe la rambarde du balcon pour sauter dans son pick-up. Le ciel est désormais d'un noir d'ébène. La toile nuageuse bombe à craquer, mais refuse étrangement de céder. Qui conduit vraiment à cette heure? Sans doute le vieil étalon qui ramène Spartacus au bercail avec la fougue d'un yearling. À l'arrière, robe pourpre à parures d’argent, se pavane une ancienne maîtresse.

Un hangar délabré d'une impasse du Vieux Carré. Hugo soulève la porte métallique qui coulisse péniblement dans un grincement familier. Cela fait près d'une année qu'il n'est plus retourné au local. Ils sont tous là. C’est comme s’il était venu rompre le charme qui les avait plongé dans un sommeil de contes de fées. Chuck « la méduse », un black tentaculaire à la démarche caoutchouteuse, drumstick fiché derrière l'oreille, tel l'épicier et son crayon, l'étreint chaleureusement dès qu’il arrive à sa hauteur. Marshmallow, le bassiste sphérique, produit typique d'une boulimie alcoolo glucidique à l'américaine, lui décoche au passage une claque de pachyderme sur l'épaule. Au fond de la salle, Speedy Shooter, sa Gibson double manche en bandoulière lui jette un clin d’œil complice. Pretty Snail, le chanteur à l'opulente tignasse à frisettes oxygénées salue Hugo d'une moue tendancieuse. Ses allures de gracile éphèbe porté sur le léopard moulant expliquent ce sobriquet hermaphrodite. Ce microcosme disparate de l’underground sudiste échappe à toute classification zoologique répertoriée. Le groupe répète un nouveau morceau des "ZEP" : "Stairway to Heaven". Hugo tient sa vieille Gibson rouge. C'est pour elle qu'il a interprété une heure auparavant la scène du jardin des Capulet.

"There's a Lady who's sure
All it glitters is gold
And she's buying a stairway to heaven ..."

Pretty Snail entonne la mélodie, suite à l'intro de Speedy à la guitare acoustique. Marshmallow l'accompagne à la flûte. Spectacle étonnant que ce bibendum pataud tirant de son instrument une mélodie aussi aérienne.

" When she gets there she knows,
 If the stores are all closed 
 With a word she can get what she came for ... 
 In a tree by the brook
 There's a songbird who sings 
 Sometimes all of our thoughts are misgiven ... "

À la troisième strophe de ce mystérieux poème d'inspiration moyenâgeuse, Speedy attaque l'autre manche. Chuck rejoint un peu plus tard le trio à coups de baguettes slicés sur sa caisse claire. Marshmallow s'agrippe à son énorme Fender. Tel un bûcheron et sa cognée, il martèle la partition basse avec précision.

"Your head is humming and it won't go,
In case you don't know,
The piper is calling you to join him.
Dear Lady can you hear the wind blow, and did you know
Your stairway lies on the whispering wind."

Quand Hugo enfiche son "jack" dans une des entrées du "Vox" emphysémateux, une étincelle bleue jaillit. Tout le monde croît au pneumothorax. Un bruit mat très étrange avait ébranlé sa carcasse comme le coup de tonnerre qui suit immédiatement la foudre quand l'orage est à la verticale. Soulagement général, il respire toujours. Les premiers accords adressés par la Gibson sont d'une pureté hors du commun, coulés dans un alliage noble. Hugo va se charger du solo. Le flottement qui avait suivi ses premiers accords se transforme en stupeur quand, enclenchant la "reverb", il attaque son manche. Un son venu des nues sort de la grille noire de "l'ampli". Chucky Black vire au gris et Marsch, qui s'était mis en "stand by" pour céder la place au soliste, loupe pour la première fois dans sa longue carrière de décapsuleur professionnel, l'ouverture d'une "Bud". Elle coule lamentablement sur ses "Tiags". Pretty, les yeux perdus dans le lointain, semble en plein "flash".

"And as we wind on down the road
Our shadow taller than our soul
There walks a Lady we all know
Who shines white light and wants to show
How everything still turns to gold
And if you listen very hard
The tune will come to you at last
When all are one and one is all
To be a rock and not to roll.”

C’était comme ci une boule de feu venait de traverser le hangar. Du zombie extatique qu'était devenu le guitariste émanait un magma des entrailles, qui, pulsé sous une pression colossale et monté à une température furieuse, parvenu enfin sous des cieux plus cléments, dans une atmosphère plus respirable, devient de l’or natif.

Dehors, l'orage venait d'éclater. Une pluie chaude et lourde frappait la tôle du hangar et lavait la ville.


Pierre TOSI - Novembre 1992 -


Illustration Pierre TOSI

Liste des nouvelles du recueil



Notes :  tonalité et lieu de cette nouvelle m'avaient été inspirés par le film de Jim Jarmusch : " Down by Law ".
A propos du morceau de Led Zeppelin : ce lien avec traduction française (discutable par endroits, et probable confusion entre "lies" et "lays", sauf si coquille du texte anglais). Texte assez fumeux aux résonances celtiques et message bateau : il est toujours temps de changer quand on constate qu'on fait fausse route en s'attachant trop aux choses matérielles. Robert Plant ayant beaucoup versé dans l'ésotérisme, l'or peut symboliser une transmutation par la pierre philosophale. Là, on s'enfonce encore un peu plus. L'illustration centrale de la pochette du disque IV propose une réplique de "l'Hermite" du Tarot de Marseille: voir la nouvelle "Diogène". Le symbolisme de la carte et les goûts du groupe pour l'ésotérisme sont indiqués dans la "La fille qui danse dans la lumière", nouvelle donnant quelques indices sur les sources d'inspiration de l'auteur. Je reprends vaguement dans ce texte la métaphore de la transmutation en l'appliquant à une passion amoureuse sans issue qui se transforme, au travers de l'interprétation musicale du personnage, en sublimation du désir. De la symbolique d'escalier... mais qui conduit au paradis...



Stairway to heaven - Led Zeppelin