samedi 5 octobre 2013

L'ORAGE


Une nuée anthracite enflait au Nord. Elle envoyait en éclaireurs de longues flammèches grisâtres qui zébraient l’azur vaniteux. À cette heure, pour donner le change, celui-ci offrait son bleu le plus impavide. Futile stratagème. Une furieuse bagarre allait se livrer au-dessus de la ville au décours de cet après-midi de fin d'été languissant du Grand Sud américain. Dans cette revanche atmosphérique de la guerre de Sécession, parier un dollar sur le bleu unioniste opposé au gris confédéré eut été pure folie. Dans quelques heures, Lee allait gagner la bataille. La lumière crue de Louisiane s’escrimait à percer le ciel de plomb qui fondait sur la ville. Seule brèche au travers de cette chape gorgée de vapeur d'eau et d'électricité, un faisceau d’ocre opalescent pointait la Nouvelle-Orléans comme un doigt céleste.

Hugo, avachi sur la spirale d'acier d'un filin d'amarrage, contemplait la nuée en formation. Le Mississippi n'avait pas une ride. Il glissait à ses pieds dans la touffeur comme un monstrueux reptile de mercure. Plus bas au sud, les gueules du monstre polycéphale mordaient les flots marins. Les pensées de l'homme s'harmonisaient aux teintes métalliques de la toile. Sa silhouette se découpait sur fond de grues et de cargos. Images de clip publicitaire commandité par une marque de jeans. Le personnage en avait l'étoffe. Il portait un pantalon en toile bleu de Nîmes. Un tricot de peau "à l'italienne" mettait en valeur des épaules et des bras d'athlètes. Une chevelure de geai, et une barbe noire et drue de deux jours, trahissaient ses origines latines. Hugo traînait avec lui sa révolte sourde. Pour la calmer, il écoutait à cette heure le chant sédatif des sirènes du Mississippi.

Il était en grande partie responsable de la nouvelle bagarre de l'autre nuit. Il bradait sa vie, traînait des nuits entières dans les rues chaudes du "French Quarter" de la vieille cité cajun. La passion qui le liait à sa furieuse compagne ne suffisait plus. Elle l'avait aimé plus que de raison avant de se résoudre à l'abandonner à son monde étrange, lassée par son inertie grandissante. Elle déchargeait désormais régulièrement sur lui sa vindicte. Le caractère rebelle d’Hugo le faisait résister à ses injonctions. S’amender eut été à ses yeux une forme de capitulation. Ce combat hargneux est l’effet Joule des passions finissantes. La nuit dernière avait été sauvage. Il avait battu en retraite, claquant la porte pour écourter le pugilat. A son retour, devant la maison, nombre de ses affaires jonchait la chaussée. Une tornade femelle avait jeté par le balcon de bois de la maison tout ce qui lui passait sous la main. On trouvait épars, ci une carcasse de transistor, ci un vieux blouson de cuir noir, ci des disques échappés de leurs pochettes éventrées. Sourire fugace d’Hugo, quelques sous-vêtements masculins étaient accrochés aux rosiers du petit jardinet, déposés là sans doute par la trombe quand elle s'était amoindrie en survolant les terres. Tous ces débris sur le rivage témoignaient parfaitement de la puissance du coup de tabac. Pas d’issue possible à ces conflits incessants. Il prît alors le volant de son vieux pick-up et se dirigea vers le fleuve. A cette heure avancée, les voitures brunes et rouges du tramway nommé "Désir" ne roulaient plus dans Saint-Charles Avenue. Il s'était arrêté à Quarantine Point. C’est ici qu’il s'était assoupi sur la banquette, aidé par la fraîcheur relative des premières heures de la matinée. A son réveil, il était parti arpenter une fois de plus la ville pour, le soir tombant, se décider enfin à revenir au port reprendre son vieux coursier.

Peu à peu, comme au cours de ces grands orages de convection, Hugo avait senti l'air chaud des terres monter vers la haute atmosphère. Des charges colossales se défiaient au-dessus du Bayou. Une accumulation terrible de désirs inassouvis, d'espoirs trompés, de questions sans réponses fissurait la digue de retenue de son cerveau. Des pulsions remontant à la préhistoire, ou même plus loin encore, aux secondes précédant l'explosion initiale la soumettait à une pression titanesque. C'était un "Big-bang" psychique qui germait dans son esprit surchauffé et mettait tous ses sens à vif. Après la montée en flèche des manomètres, bizarrement, il se sentit soudain très calme au bord du fleuve. Cette lucidité quiète devait s'apparenter à ce que l’on nomme le calme avant la tempête. Profitant de l’heureuse parenthèse, il reprit le volant de sa voiture pour s'arrêter un peu plus tard sous le balcon de la maison en écrasant au passage un de ses vieux vinyles. Roméo des temps modernes, il entreprit de l’escalader.

Un moment d'inquiétude. Non… la pièce est vide ! La panthère a quitté sa tanière. À pas coulés, il se dirige vers l'arrière de la bâtisse. Il entrebâille la porte d'une armoire au kitsch flamboyant. Elle est là, sous un amoncellement de vêtements féminins. La féline ne l'a pas balancée. Il la prend dans ses bras. Quelques éclairs déchirent le ciel dans le lointain quand Hugo enjambe la rambarde du balcon pour sauter dans son pick-up. Le ciel est désormais d'un noir d'ébène. La toile nuageuse bombe à craquer, mais refuse étrangement de céder. Qui conduit vraiment à cette heure? Sans doute le vieil étalon qui ramène Spartacus au bercail avec la fougue d'un yearling. À l'arrière, robe pourpre à parures d’argent, se pavane une ancienne maîtresse.

Un hangar délabré d'une impasse du Vieux Carré. Hugo soulève la porte métallique qui coulisse péniblement dans un grincement familier. Cela fait près d'une année qu'il n'est plus retourné au local. Ils sont tous là. C’est comme s’il était venu rompre le charme qui les avait plongé dans un sommeil de contes de fées. Chuck « la méduse », un black tentaculaire à la démarche caoutchouteuse, drumstick fiché derrière l'oreille, tel l'épicier et son crayon, l'étreint chaleureusement dès qu’il arrive à sa hauteur. Marshmallow, le bassiste sphérique, produit typique d'une boulimie alcoolo glucidique à l'américaine, lui décoche au passage une claque de pachyderme sur l'épaule. Au fond de la salle, Speedy Shooter, sa Gibson double manche en bandoulière lui jette un clin d’œil complice. Pretty Snail, le chanteur à l'opulente tignasse à frisettes oxygénées salue Hugo d'une moue tendancieuse. Ses allures de gracile éphèbe porté sur le léopard moulant expliquent ce sobriquet hermaphrodite. Ce microcosme disparate de l’underground sudiste échappe à toute classification zoologique répertoriée. Le groupe répète un nouveau morceau des "ZEP" : "Stairway to Heaven". Hugo tient sa vieille Gibson rouge. C'est pour elle qu'il a interprété une heure auparavant la scène du jardin des Capulet.

"There's a Lady who's sure
All it glitters is gold
And she's buying a stairway to heaven ..."

Pretty Snail entonne la mélodie, suite à l'intro de Speedy à la guitare acoustique. Marshmallow l'accompagne à la flûte. Spectacle étonnant que ce bibendum pataud tirant de son instrument une mélodie aussi aérienne.

" When she gets there she knows,
 If the stores are all closed 
 With a word she can get what she came for ... 
 In a tree by the brook
 There's a songbird who sings 
 Sometimes all of our thoughts are misgiven ... "

À la troisième strophe de ce mystérieux poème d'inspiration moyenâgeuse, Speedy attaque l'autre manche. Chuck rejoint un peu plus tard le trio à coups de baguettes slicés sur sa caisse claire. Marshmallow s'agrippe à son énorme Fender. Tel un bûcheron et sa cognée, il martèle la partition basse avec précision.

"Your head is humming and it won't go,
In case you don't know,
The piper is calling you to join him.
Dear Lady can you hear the wind blow, and did you know
Your stairway lies on the whispering wind."

Quand Hugo enfiche son "jack" dans une des entrées du "Vox" emphysémateux, une étincelle bleue jaillit. Tout le monde croît au pneumothorax. Un bruit mat très étrange avait ébranlé sa carcasse comme le coup de tonnerre qui suit immédiatement la foudre quand l'orage est à la verticale. Soulagement général, il respire toujours. Les premiers accords adressés par la Gibson sont d'une pureté hors du commun, coulés dans un alliage noble. Hugo va se charger du solo. Le flottement qui avait suivi ses premiers accords se transforme en stupeur quand, enclenchant la "reverb", il attaque son manche. Un son venu des nues sort de la grille noire de "l'ampli". Chucky Black vire au gris et Marsch, qui s'était mis en "stand by" pour céder la place au soliste, loupe pour la première fois dans sa longue carrière de décapsuleur professionnel, l'ouverture d'une "Bud". Elle coule lamentablement sur ses "Tiags". Pretty, les yeux perdus dans le lointain, semble en plein "flash".

"And as we wind on down the road
Our shadow taller than our soul
There walks a Lady we all know
Who shines white light and wants to show
How everything still turns to gold
And if you listen very hard
The tune will come to you at last
When all are one and one is all
To be a rock and not to roll.”

C’était comme ci une boule de feu venait de traverser le hangar. Du zombie extatique qu'était devenu le guitariste émanait un magma des entrailles, qui, pulsé sous une pression colossale et monté à une température furieuse, parvenu enfin sous des cieux plus cléments, dans une atmosphère plus respirable, devient de l’or natif.

Dehors, l'orage venait d'éclater. Une pluie chaude et lourde frappait la tôle du hangar et lavait la ville.


Pierre TOSI - Novembre 1992 -


Illustration Pierre TOSI

Liste des nouvelles du recueil



Notes :  tonalité et lieu de cette nouvelle m'avaient été inspirés par le film de Jim Jarmusch : " Down by Law ".
A propos du morceau de Led Zeppelin : ce lien avec traduction française (discutable par endroits, et probable confusion entre "lies" et "lays", sauf si coquille du texte anglais). Texte assez fumeux aux résonances celtiques et message bateau : il est toujours temps de changer quand on constate qu'on fait fausse route en s'attachant trop aux choses matérielles. Robert Plant ayant beaucoup versé dans l'ésotérisme, l'or peut symboliser une transmutation par la pierre philosophale. Là, on s'enfonce encore un peu plus. L'illustration centrale de la pochette du disque IV propose une réplique de "l'Hermite" du Tarot de Marseille: voir la nouvelle "Diogène". Le symbolisme de la carte et les goûts du groupe pour l'ésotérisme sont indiqués dans la "La fille qui danse dans la lumière", nouvelle donnant quelques indices sur les sources d'inspiration de l'auteur. Je reprends vaguement dans ce texte la métaphore de la transmutation en l'appliquant à une passion amoureuse sans issue qui se transforme, au travers de l'interprétation musicale du personnage, en sublimation du désir. De la symbolique d'escalier... mais qui conduit au paradis...



Stairway to heaven - Led Zeppelin

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