Le Titi
Je ne sais plus exactement, à part la soif, ce qui m'avait fait m'arrêter dans ce bar «banlieue rouge»? Plus mystérieux encore, pourquoi ce type était venu s'asseoir à ma table? L'archétype du loulou zonard. Le style a peu évolué au cours des décennies. Seul paramètre de datation exploitable, la longueur des cheveux. Celui-ci avait gardé la coupe "années soixante-dix". Dix-sept heures. Il rentrait du turbin ou avait fait la fermeture de l' ANPE. La quarantaine généreuse, avec en sus, quelques années bonus offertes par la tige de huit et les petits jaunes serrés.
- T'en prendras une autre, me dit-il rapidement après avoir jeté un œil à mon bock qui indiquait danger, niveau minimum. C'est Titi qui régale, mon Prince.
Refuser le geste signait l'affront mortel. Je sentais que j'allais devoir renvoyer l'ascenseur en écoutant placidement ses confidences à doubler ma dose de Prozac. Ça allait casser de la gueuse, du politicard, ou causer «tuning 309 Peugeot». Si j'évitais les dernières vacances au camping de la Motte sur Mer, c'était tout de même jouable. De toute façon, ma soirée était morte. Laura avait annulé le restaurant. Deux fémurs et une rate l'attendaient au bloc. Plus palpitant que mon myocarde en vrac. Elle rentrerait très tard. Titi assécha son perroquet en deux lampées. Il attaqua bille en tête sur la zique affligeante que nous refilait le patron. On avait droit à un best of de Florent Pagny.
- Qu'est-ce que t'en penses ?
- Moi tu sais, la musique de supermarché, faut qu'on me fasse remarquer qu'il y en a pour que je l'entende. A croire qu'on a peur du silence, ou encore plus, que les gens s'adressent la parole, qu'on en met partout.
Ma réponse allait dans son sens et qui plus est ne contenait aucun imparfait du subjonctif. Titi plissa un œil. L'habit n'allait pas avec le moine qu'il pensait avoir en face de lui. Il m'avait sans doute classé d'emblée dans la catégorie bobo bégueule qui vient s'encanailler en périf.
- C'est quoi ton trip en musique? J'énumère à la volée des groupes Rock des années soixante-dix. Ouh la ! T'en es resté aux vinyles.
- Ouais, les soixante-dix-huit tours en bakélite ne passent pas sur mon Teppaz. J'avais fait l'impasse sur Statu Quo, Deep Purple et MC5. Titi m'en voulait sans doute un peu. Je me refis en sortant rapidement quelques titres de ces artistes de mon Salon des Refusés. Il y alla enfin d'une moue franchement approbatrice. Du lourd sérieux, c'est clair. Une vague lueur d'intérêt se mit à briller dans sa prunelle cernée d'un iris verdâtre colonisé par endroits de télangiectasies ciselées par la nicotine et l'éthanol. Tu vois, ça fait un bail que je ne trouve plus un con à qui causer Hard Rock ici. Tu bosses dans quoi ?
- Dans une mansarde, j'écris des nouvelles. T'as affaire à un fan rescapé du courant musical. Pas de grosses séquelles, juste les tympans qui ont un peu morflé.
Rassuré de se trouver en face d'un traîne-misère déguisé en bourge, l'amateur de musiques copieuses et répétitives lâcha encore du mou.
- Non mais, sans rigoler (je n'aurais jamais couru le risque insensé d'ébaucher le moindre sourire), tu vois quelque chose à piquer chez le disquaire depuis l'époque glorieuse.
- Peut-être le triple album des concerts californiens de Zep en soixante-douze ?
- OK, mais on reste dans l'antique.
Je calais sur ma dernière bière. Le patron venait de mettre une compilation de Larusso. Il aurait commencé à empiler les chaises et à éteindre la moitié des lampes, ça aurait fait le même effet. Titi ne tenait plus en place.
- T'as une heure d'vant toi ?
- Une heure et demi si tu assommes proprement le boss derrière son comptoir avant de partir.
- J'habite à cinq cents mètres. Si on se faisait une ligne de Black Sabath avant que tu te tires ailleurs pour voir si c'est plus bath ailleurs ?
J'avais garé ma voiture en double file. Je lui proposai de monter.
- C'était à toi la Mustang ! Tu pourrais décapoter pour remonter la rue ?
- C'est une vraie aventure. Mais tu peux laisser la tête dehors pour saluer la foule.
Par chance ou par goût, ma relique n'était pas rose bonbon, sinon je ramassais le Titi en vrac sur le trottoir. Avant d'entrer dans sa tanière coincée dans une enfilade de maisons clones mitoyennes comme on en voit dans les anciens lotissements sidérurgiques, je m'étais imaginé un descriptif type des lieux. Une fois de plus, la réalité allait dépasser la fiction. Dans l'inventaire je n'avais pas pensé au paillasson en forme de guitare Rock. J'avais besoin d'écluser mes bières. Je lui avais demandé tout de suite le chemin des water-closet. La lunette à l'effigie du King avait aussi échappé à mes élucubrations. Le rouleau de papier hygiénique était fuchsia. Dommage, s'il avait déroulé des billets de faux dollars sur papier ouaté, on frôlait l'apothéose du raffinement. La chambre où m'attendait le maître était un temple érigé à la mémoire de ses idoles. Des guitares électriques sur pieds étaient alignées le long d'un mur comme des stèles païennes. Un ampli Fender râpé par les transports servait de reposoir à une rampe lumineuse avec stroboscope pilotée par un modulateur. Les rayonnages d'une étagère ployaient sous une collection de trente trois tours dignes de la foire annuelle du vinyle. Au dessus d'un cosy, années quarante, une bannière étoilée faisait office de tapisserie d'Aubusson. Titi me pria de m'asseoir dans un fauteuil poire d'où s'échappèrent par une couture éraillée quelques boules de polystyrène. Sur la table basse poussiéreuse qui me faisait face, une vieille collection de Rock And Folk. Sur le lit défait, un tee-shirt fripé d'Iron Maiden. Mais où avait-il déniché son tapis acrylique? Je foulais Alice Cooper et son python élimé aux endroits de passage intensif. Le mur en face de moi était couvert, sans doute pour colmater quelques lézardes du plâtre, de posters de musiciens aux allures de Vikings. Le sol, les rebords de fenêtres étaient parsemés de canettes de bières vides en métal. On imaginait ces réceptacles garnis de bougies les soirs de messe dans ce haut lieu de dévotion du hard. Actuellement, la pièce était éclairée tant bien que mal par la lumière jaune filtrant d'un abat-jour à têtes de morts moiré de dépôts de nicotine. Cela donnait à la pièce une tonalité roussâtre. Des jacks, serpents torsadés, grouillaient sur le plancher courant de l'ampli aux pédales wah-wah et de distorsion. Titi était parti chercher un pack de Desperados. J'avais pris en attendant une Gibson Flying V au design attractif.
- Tu titilles le manche à l'occase, me dit-il en revenant ?
- Ça remonte à des lustres.
Curieux de voir ce qui restait de ma technique et de tester l'acoustique de cette gratte vénérable, j'avais même déjà enfiché un Jack. Power sur "on", gain et saturation sur "maxi plus deux cents pourcents". Les plombs tenaient le coup. J'avais décoché alors deux ou trois riffs de «Space Truckin '» qui firent décoller du sol Titi et son pack. On le prenait en traître. Il bondit sur le coté comme faisait John Wayne pris dans une fusillade, pour saisir sa Winchester accrochée à la selle de son cheval: une Fender Telecaster en l'occurrence. La réplique se montra largement à la hauteur, fulgurante: premiers accords de «My Woman from Tokyo». Touché à l'épaule gauche, la blessure du héros.
- OK on arrête avant qu'il y ait un mort. Tes voisins sont conciliants ?
- Non, mais trop bourrés pour venir gueuler ici...
Sur cette remarque rassurante, il brancha deux micros et sortit la partition du morceau de Deep Purple en question. Ça allait saigner quand même. Titi était un pro du manche. Aidés par des accompagnements sur synthétiseur préenregistrés, on enchaîna sur «Smoke On The Water », « Born To Be Wild » et «Highway Star». Un bœuf digne d'un grand soir de chez Paulette avait lieu dans ce caveau de Neuves-Maisons. Un typhon acoustique à faire péter les laminoirs de l'usine du coin. L'œil de la spirale: la tanière à Titi qui perdit vingt ans en moins d'une demi-heure.
- Merde, tu touches encore un peu, l'intello! Faudra revenir de temps en temps. Tu connais l'adresse maintenant. Fais sauter la porte de devant à coups de basse pour entrer si j'suis pas là. T'as joué dans quel groupe ?
- Les « Killers » au lycée de Vandoeuvre, tu tâtes la référence !
- Pas possible, en quelle année ?… 1970 ! … mais j'y étais aussi, en première cette année !
- Titi Blavier, le choc! Je t'avais pas reconnu ! Tu te souviens, t'étais un pote de Karadjof , le fou des «Zeppelin», un bûcheron qui ressemblait à un des membres du «Procol Harum».
La nuit allait être dense en anecdotes arrachées au passé. Laura ne me reverrait qu'au petit matin. Tu te réconcilies avec ce monde pourri quand tu sais que se planque dans un coin de banlieue un sbire comme le Titi. Que dans sa cabane du jardinet de derrière, juste après le faux puits en pneus avec la cigogne en balsa girouette, se trouve, tapie dans l'ombre, une Malagutti sur-gonflée prête à tailler la départementale sixty-six, limite adhérence maxi dans les virages.
























