lundi 18 avril 2011

Le flambeau de Nicéphore

Photographie personnelle : Pierre TOSI

"Oublier le passé, c'est se condamner à le revivre."

Hugo peinait dans la bourrasque. L’averse qui cinglait Nancy en ce milieu d’après-midi d'automne perçait son vieil imperméable. Une humidité froide s'insinuait au cœur des êtres et des choses. Des rafales balayaient l'asphalte luisant. Hugo marchait sur les eaux du déluge. Il tirait des bords en évitant les parapluies qui brandissaient des rostres menaçants. Les étraves d’autobus bondés remontaient à contre courant la grande artère. Elles décollaient de la chaussée des gerbes traîtresses qui faisaient maugréer les passants aspergés. Un été brinquebalant partait dans la débâcle. Le long des rives, seuls de rares argonautes aux épidermes bronze pâle s'en souvenaient encore.

Hugo avait eu enfin la bonne idée de se mettre à l’abri sous un auvent. Tout en guettant une accalmie improbable, il profitait de son havre pour observer le flot grouillant des citadins. Beaucoup s'affairaient aux derniers préparatifs de la rentrée. En détaillant les éléments de la flotte, il imaginait de minuscules arches de Noé charriant dans leur cabotage une animalerie hétéroclite. Reconnaître un visage au sein de cette armada en transit l'eut conforté dans l'idée que ce flux continu n'était pas une substance amorphe, mais un bouillon constitué de mille ingrédients. Un peu d'adresse, il capturerait un aromate. Quelques secondes sur les papilles, il en percevrait la saveur caractéristique. Hugo aimait saisir l'essence de nouveaux êtres. Il avait compris qu'il ne s'ennuierait jamais une minute s'il gardait toujours en lui le goût de la rencontre.

Qui peut se vanter - à part le butor abouti - de conserver contre vents et marées une thymie au zénith? Depuis quelques minutes, Hugo éprouvait une de ces mystérieuses variations de l'humeur. Son vigoureux positivisme estival se délitait sous les embruns corrosifs, mauvais fruits de ce vent d'est et de ce ciel bas d'automne. Ce frisson qui le parcourait annonçait-il le coup de déprime ou la sudation curatrice? Il était transi et ne devait pas rester planté là, plongé dans ses cogitations aquatiques. En quelques brasses, il gagna l'abri salutaire de la rade Stanislas. Les cieux déchaînés avaient drossé vers les digues de la Place Royale la foule qui habituellement anime son centre à la belle saison. Sans faire le faraud plus longtemps dans ce grain, il décida d'accoster en regard d'une des tavernes du port.

Au "Café du Commerce", Hugo commanda une boisson chaude pour se revigorer. Vautré sur une banquette, il put reprendre à loisir le cours de ses pensées aigres-douces. Alors qu’il sortait son portefeuille pour vérifier qu'il avait de quoi régler sa consommation, une photo racornie oubliée dans la poche intérieure de son imperméable s'en échappa. Elle montrait, au cœur d'un paysage méditerranéen gorgé de soleil, une jolie femme brune assise sur un rocher. Elle tenait dans sa main droite un bouquet de fleurs sauvages. Son visage légèrement incliné reposait au creux de son autre main. Elle souriait tendrement au photographe. Hugo ramassa ce flambeau de Nicéphore tombé au sol.


Quand, pour la première fois, un inventeur français réussit à fixer sur une couche photosensible les images inversées de la "camera obscura", un nouvel outil d’exploration des souvenirs enfouis dans les ténèbres venait de naître. Figer la lumière d'un instant, voler à la vie ce que l'on appellerait plus tard un instantané, préserver du temps qui passe un monde en équilibre, conserver l’image d’un visage à la fleur de l'âge, tout cela devenait possible. La surface sensible de Niepce sauvait du temps qui passe et abîme le visage d’une personne aimée, jeune à jamais. Il emprisonnait en sus dans ce nouvel épiderme une part d'émotions d'antan. Plus tard, en juxtaposant une ribambelle d'images fixes, le cinématographe saurait ranimer des séquences entières de palpitations de vie. Orphée, autorisé par les dieux et la puissance de son désir, put retrouver Eurydice aux enfers à condition de ne jamais la regarder. Hugo, lui, pouvait revoir ce visage sur papier couleur. Il sentait qu'à l'heure actuelle, celui-ci n'était probablement plus tout à fait le même, marqué par les six années passées. Y avait-il encore dans ces yeux la même chaleur, le même enthousiasme, la même ferveur? Il se remémorait les paroles de la chanson d'Alain Souchon :
"J'aime les regretteurs d'hier / Qui trouvent que tout c'qu'on gagne on le perd
Qui voudraient changer le cours des rivières
Retrouver dans la lumière / La beauté d'Ava Gardner
Retrouver les choses premières / La beauté D'Ava Gardner..."
Pourquoi avait-il désormais dans les yeux "cet air de savoir que tout va dans la mer"? Pourquoi cette Ava lui remontait-elle au cœur? Pourquoi, lui si friand du moment à venir, devenait-il soudain ce nageur à l'envers?

Il sentit peu à peu l'atmosphère de la salle populeuse se mettre à frissonner. Il entendait d'étranges éclats de voix au milieu du brouhaha. Les sons ne correspondaient pas à ce qu'il observait. Il regardait un film mal synchronisé. Sa soudaine torpeur était-elle responsable d’une sorte d'hallucination? En fait, son cerveau dégrippait un rouage bloqué par la rouille des ans, tout en ressuscitant un désir de l'enfance. Quand il fuyait la peine ou l'ennui, le petit Hugo aurait souhaité avoir le don de revivre à sa guise, sans la moindre altération, les événements qui avaient laissé en lui une empreinte heureuse. Papy Sigmund parlait d'un refus de la perte de l'éden utérin, mais cela devait être particulièrement barbant de se retrouver accroché par un pipeline à la chaude matrice, comme un astronaute à sa capsule, flottant au sein d’une obscurité liquidienne douceâtre. Hugo désirait simplement conserver intact au fond de sa mémoire certains morceaux de vie - échos d'archaïques de sensations fœtales, pourquoi pas? - dont il était sûr de ne jamais se lasser. Le jardin d'Eden ouvert à toute heure du jour et de la nuit, en somme. Étrange refus du temps qui efface, gomme ou détruit. Il aurait dû se féliciter que l'oubli existât. Il a l'heur de dissiper les grandes douleurs. Hugo refusait en quelque sorte, de façon absurde, que bonheur et malheur subissent le même traitement.

C'est suite à ces réflexions sur l'hier que lui vint cette idée : les voix étranges qu'il entendait dans ce café étaient peut-être ramenées par le ressac du temps? C'est çà, il assistait en surimpression à des scènes anciennes dont cette salle avait été le théâtre. Là-bas, sous ce lustre, les échos d’une joie oubliée. Au-dessus de la table voisine, des pleurs aujourd'hui évaporés. Les voix du passé prirent soudain le timbre de la voix de Donald Duck quand il s'énerve. Retour accélérée vers un territoire où hibernait un vieux souvenir. Les doigts fébriles du présent, activiste frénétique, ne pouvaient pas produire cette alchimie mentale. Hugo les savait inaptes à fournir un travail de synthèse qui requiert recul et pondération. Seul, le passé, vieux mage taquin à la patience infinie, pouvait accomplir ce tour de passe-passe. Ces deux entités temporelles s'opposaient-elles de façon aussi caricaturale ? Hugo en prise à ce phénomène étrange qui ne le privait pas totalement de sa perspicacité, percevait que cette diablerie devait l’en dissuader. Conviant le dernier composant de la trinité à entrer dans sa théorie, il comprit que passé, présent et futur s'entendent comme larrons en foire. Cette séparation artificielle et commode disparaît, comme quand un myope repose ses lunettes sur son nez et voit se reformer la continuité de l'espace. Le présent, vague qui plisse la surface du temps, n'est que l’avant garde en transit du passé qui part vers le futur. Un souvenir travesti peut réapparaître, donnant l'illusion de la nouveauté. Le futur fera revivre beaucoup de nos souvenirs à notre insu. Inconditionnels du présent ou du futur qui vous pensez les enfants chéris de l'évolution et vous comparez à des athlètes structurés face aux passéistes souffreteux et involutifs que sont les "rêveurs de l'hier", n'oubliez pas que vous êtes débiteurs du passé.

La recherche de l'index sur la grande bande de la mémoire ne fut pas bien longue. Hugo perçut une brusque décélération, puis, "arrêt sur image". Figée, devant ses yeux, là-bas dehors, il voyait la terrasse du «Café du Commerce» peuplée de consommateurs profitant d'un beau soleil de début d'après-midi de mai. Détaillant la scène fixe, il distingua bientôt au milieu des clients deux silhouettes connues. L'une était son double. L'autre, assise en face, était la belle femme brune qui souriait sur la photo. Mais oui! c’était, cinq ans plus tôt, le lieu de rendez-vous dont ils avaient convenu pour se retrouver après une longue séparation. Quelques jours avant, un peu plus en arrière sur la bande, elle lui avait adressé un courrier succinct et bigrement précis: "Veux-tu m'épouser?". Il lui avait répondu de façon encore plus concise en gros caractères : "OUI". La concision de sa réponse était sans commune mesure avec le débat intérieur qui l'avait animé pendant des heures avant de glisser cette vaste page de littérature dans une enveloppe timbrée.

Pour décrire son cheminement de pensée, il faut sortir de la naphtaline quelques mots ronflants et les revigorer dans un fougueux dithyrambe. Hugo, déchiré entre la réponse que lui intimait le devoir et celle que lui hurlait la passion, était écartelé par les deux pur-sang du dilemme. Ce beau mot de la langue française peut être remplacé par une expression moins élégante, mais plus imagée: un piège à cons. Choisir entre deux inconvénients, c'est assez typique du truc où "à tous les coups on perd". Hugo devait se faire héros, se hisser à la force des pectoraux vers les cimes de la tragédie. Horace, Phèdre, Cinna, Britannicus, Andromaque, deviendraient alors ses compagnons de bac à sable. Entré dans la confrérie, il obtiendrait la carrure de démiurge nécessaire pour intimer l'ordre à Corneille et Racine de s'engager dans un duel à mort dont l'issue lui indiquerait le choix de Dieu. Une histoire propice à se vautrer dans le sublime, ou à tutoyer au minimum.
À ma droite : Corneille, reconnaissable à sa matraque de C.R.S et à ses "rangers", digne représentant du "Devoir d'abord". À ma gauche : Racine, identifiable à son blouson de James Dean et ses Ray Ban, sponsorisé par "Passion avant tout". Devoir faisait valoir à Hugo qu'il était normal qu'on lui demandât de s'engager enfin, de prendre de fermes résolutions pour rassurer la femme qu'il aimait. Passion lui criait de ne pas trahir "Liberté chérie". Le mariage est une tartuferie monumentale dans laquelle tu t'es déjà fourvoyé, jugeait-il. Molière pointait son nez, et avec lui un brin d'humour !

Hugo manquait d'assurance. Il n'avait jamais su dire comme un grand: "Qui m'aime, me suive, après tout!". Il craignait probablement de se retrouver tout seul comme une cloche en clamant pareille fanfaronnade. La peur de la solitude rend affreusement prudent. Hugo transigeait donc parfois avec ses grands principes, y mettait des bémols, faisait des choix de faux culs. Il aurait dû pourtant comprendre, qu'au bout du compte, ils avaient toujours repris le dessus, quand, pour un temps trop long, il les avait bafoués. Hugo aurait dû parler simplement à la dame brune. Il aurait dû défendre les propos de ce personnage de film dont il avait oublié le titre: "Le mariage s'impose à partir du moment où deux êtres qui se sont aimés n'auront plus rien à se dire d'intéressant. Mariés ils vont pouvoir à nouveau deviser : " Jour de folie que celui où je t'ai épousé(e)... Tu m'as fait perdre les plus belles années de ma vie...etc."

En fait, ce jour de mai sur cette terrasse, il avait eu peur de perdre la femme qu'il aimait en tergiversant. Sa réponse, qui eut pu faire croire que le devoir avait triomphé, était saupoudrée d’une bonne dose d'opportunisme. Elle voulait entendre "oui", puisqu'elle avait posé la question. Hugo n'était pas un héros de tragédie grecque, mais un homme banal qui essaie de s'en sortir tant bien que mal dans sa navigation sur le grand océan.

Les mois qui suivirent le rendez-vous réel sur la terrasse du café se chargèrent de décanter radicalement la situation. Bien que demande et réponse allassent toutes deux dans le même sens, ils se séparèrent, à bout de souffle, exténués par une kyrielle de règlements de comptes mesquins. La sagesse aurait voulu qu'ils n'oublient jamais ce qui à leurs yeux constituait l'essentiel. Ils avaient liquidé un bien précieux comme des enfants gâtés qui brisent leur jouet de peur qu'on leur prenne. Aujourd’hui, dans ce café, cette photo en main, Hugo savait que le bonheur était un bouquet de fleurs cueillies sous le coup d'inspirations subites, çà et là, tout au long du chemin de la vie. Que ce n'était nullement une composition florale rigoureuse et méthodique.

Pourquoi sa mémoire lui renvoyait-elle cette séquence oubliée? Une triviale bouffée de culpabilité? Comme dans "La rose pourpre du Caire", on l'invitait à entrer dans la toile de projection du Souvenir dans ce café où il était venu se réfugier, fuyant les averses. Hugo la traversa pour aller s'asseoir sur la terrasse du passé. Pouvait-il impunément engendrer une manipulation hasardeuse du temps? Il patienta jusqu'à ce qu'une voix paisible, celle du vieux mage sans doute, lui prodigue ce conseil: "Vas-y Hugo, ne change rien. Tu ne peux d'ailleurs rien changer. Le présent des amoureux est éternel."

Rassuré, il se superposa au personnage masculin de la scène pour quelques minutes de plaisir retrouvé. Il n'aménagea aucune variante. Un air printanier baignait la scène. L'air était transparent. Elle était tout essoufflée la "bella ragazza". Peur d'être en retard au rendez-vous, sans doute. Toujours aussi orgueilleuse, elle ne voulait rien laisser paraître de sa fébrilité. Elle lui apprenait qu'elle avait trouvé son mot une heure plus tôt, juste avant son départ. Le bonheur se lisait sur son visage. Hugo se dit en lui-même: "Si la sincérité existe, elle a ce visage. La femme qui te fait face ne tergiverse pas comme toi. Le mariage est pour elle une preuve d'amour."

Son cœur se pinça en comprenant soudain ce que le vieux projectionniste souhaitait lui montrer : il se pourrait bien qu'aucune autre femme ne sache plus lui montrer avec une telle intensité son amour. Hugo l'avait-il perçu à l'époque? Non, c'était certain. Il regarda avec une infinie tendresse et un profond respect la femme du mois de mai qui savait aimer. Ce regard qu’il lui adressait tentait de lui communiquer sa plus sincère reconnaissance. Elle ne pouvait pas savoir, elle, qu'en cet instant, c'était un Hugo plus vieux de quelques années qui lui adressait ce tendre sourire, cherchait à lui dire de rester toujours la même. Hugo savait bien que les êtres s’abîment ou s'avilissent parfois en vieillissant. Bondissant d'un miroir aux alouettes à un autre, ils perdent peu à peu la pureté de leur essence première. C'est en fait cette crainte qui l’avait toujours poussé à ne jamais revoir les femmes qu'il avait aimées. A ses yeux, seuls les domaines de l'art et de l’œnologie échappaient à la cruelle érosion. Pas de quoi cependant dissiper la tristesse qui s'emparait de lui, quand, les jours de tempête, il se penchait imprudemment à la fenêtre du temps qui passe et au balcon de la nostalgie.

La séance prit fin. La lumière se ralluma. Dehors, la terrasse était grise et les chaises étaient vides. De grandes rafales de vent soulevaient l'eau des tables. Hugo, au travers des vitres, contemplait une place qui s'évanouissait comme un mirage dans la vapeur de sa tasse de thé.

Poursuivant ses rêvasseries d’octobre, il mit un bémol à son " Ne jamais revoir une femme que l’on a aimée". Il entra sur le compteur du magnétoscope du souvenir qui manquait de précision : « Fin octobre, trois ans après l’année de la terrasse de printemps». Play…

Novembre et ses fleurs mortuaires. Décembre et ses pères Noël exténués. Janvier et ses pesanteurs gastriques. Février et ses carambolages autoroutiers. Les mois passaient sans coup férir. Mars de tous les espoirs fait poindre joyeusement son nouvel arrivage floral et avril le douche à grands coups de giboulées. Il faut insister sur mai qui suit immanquablement jusqu'à présent. Ce mois-là, pourquoi ne nous en a-t-on pas mis trois ou quatre dans l'année ? Les jours croissent à vue d’œil. Le soleil qui a cruellement manqué depuis de nombreux mois s'installe, mine de rien, pour faire éclore les belles fleurs printanières des projets en germes. Juin, quant à lui, ne fait que préparer l'apothéose de juillet le torride.

Celui de cette année l'était tout particulièrement. Un soleil ardent vous l'avait fait rôtir à souhait. Les grands-mères se plaignaient de la chaleur. Elles jalousaient probablement son ardeur juvénile. Elles appelaient de leurs vœux le retour d'un froid vivifiant. L'hiver venu, on les entendrait se plaindre de la rigueur des premiers frimas. Le froid tenace évoquait trop pour elles celui du sépulcre qui approche à grands pas. L’âge ne freine pas le culte du paradoxe. Le vieillard conserve intact le sempiternel besoin de se plaindre de son sort, le cou crispé en direction de l'autre rive où l'herbe est plus verte, même si c'est celle du Styx. Hugo, lui, le natif d'août, baignait dans son jus, jamais rassasié par les chauds rayons nourriciers de ce mois. Un rythme biologique calqué sur la nature - ou l'arrivée de la constellation du Lion aux abords de l'écliptique pour les fervents du zodiaque – faisait que chaque année, à la même époque, il sentait décupler ses performances. Le taux d’une amine cérébrale, dopé par l'ardeur des dards de Phébus, était plus probablement en cause !

En cette fin de matinée de juillet, le thermomètre frôlait les trente cinq degrés sur cette place allemande où Hugo attendait près d'une cabine téléphonique. Un ami tentait de joindre sa compagne pour modifier lieu et heure d’un rendez-vous. L'atelier Mercedes où ce dernier avait amené son véhicule en révision était débordé. Le transfert d'un bataillon de mécaniciens sur le front des plages en était la cause. L'organigramme de la journée s’en voyait perturbé. Plutôt qu'un déjeuner à Metz, l'homme au téléphone proposait à sa dulcinée un "Mittagessen" en Germanie. Privé momentanément de son véhicule, il lui demandait de venir le rejoindre à Sarrebruck avec le sien. Sa douce Juliette lui indiqua qu'elle avait prévu de passer son après-midi avec une amie, mais que cela ne poserait sans doute pas de problème si elle lui suggérait cette inversion d'objectif : shopping en bordure de Sarre contre courses en bordure de Moselle. Rendez-vous aux alentours de midi devant l’entrée d’un grand magasin du centre.

Les trottoirs de la ville crépitaient sous les coulées du haut-fourneau solaire. En plein brasier, la cité sarroise gagnait le statut de ville équatoriale. Les promeneurs rougeauds, baignant dans cette friture atmosphérique, portaient des tenues adaptées à ce brusque changement de latitude. Hugo et son ami savouraient depuis quelques minutes le souffle frais qu'exhalait la bouche du magasin climatisé où ils s'étaient mis en poste. Ils guettaient à droite, à gauche. Comme sœur Anne, ils ne voyaient rien venir. Piège classique, ils se firent bêtement surprendre par le revers. Hugo entendit dans son dos une voix rieuse au timbre clair connu : "Hugo, comment vas-tu depuis tout ce temps?"

Il se retourna pour sourire à la femme brune de mai. Séduction et élégance déployées, le teint éclatant de soleil, vêtue d'une tunique mi-longue et d'un pantalon d'un blanc lumineux à forte inspiration asiatique, elle n’avait pas changé. Ses jolis yeux bruns en amande et ses longs cheveux noirs étaient à l'unisson. Cette bougresse avait conservé son charme pétillant. Ne présumant en rien de l'état d'esprit de la belle panthère qui venait de le surprendre, et connaissant bien ses foucades, il se contenta de rester civil et courtois. Si, tout comme lui, elle se trouvait la victime d'une vile conspiration, rien dans son attitude n'indiquait toutefois qu'elle était contrariée.

Tout le monde mourrait de faim. D’un commun accord, on prit la décision de se diriger vers le restaurant le plus proche. Une trattoria fit l’affaire. Hasard étrange, c’était l'endroit où Hugo et la Chinoise avaient dîné la première fois qu'ils avaient passé une journée ensemble en Allemagne. Quelle attitude adopter durant le repas? La conversation se déroulait dans une complicité joyeuse. Quelques remarques à double sens amenaient tout de même Hugo à conserver ses distances. Les deux joueurs d’échecs, pour donner le change, privilégiaient la défense. Il ne fallait surtout pas laisser croire au couple ami qu'un des deux tentait une manœuvre de rapprochement. L'après-midi, les femmes firent quelques emplettes en compagnie de leurs chevaliers servants. Hugo expérimentait les lois du magnétisme. S’approchant trop du champ émis par son ancienne dulcinée, il risquait le brusque accolement. Tout au plus, il flirtait en limite.

L'heure fixée pour récupérer l'automobile approchait. On se rendit de nouveau au garage. Avec beaucoup de délicatesse, la compagne de l'ami d'Hugo exprima le désir pressant de rentrer avec son homme. Elle laissait son cabriolet à Hugo qui pourrait ainsi, s'il le désirait, rester un peu plus longtemps en compagnie du pôle plus. Ce dernier n'émit aucune réserve. Cela fit plaisir à Hugo. Après le départ du couple ami, il lui proposa aussitôt une petite escapade au jardin franco-allemand, symbole végétal de la réconciliation de deux nations rivales.

C'est en passant sous les premiers arbres qu'il osa prendre le bras de la dame brune. Il ne se déroba point. La nature était immobile, sidérée par le bombardement solaire. Ils marchaient du même pas dans la touffeur, retrouvant la complicité qui leur permettait avant de se comprendre à demi-mots et de passer des journées entières à échanger sans ennui. Le grand catalyseur chlorophyllien y avait sa part :

- Tu te souviens, quand, le nez rouge de froid, on voyait poindre les premiers crocus, là bas sur cette grande pelouse?
- Et les magnolias, les premiers jours d'avril, avec leur opulente floraison céramique?
- Et la splendeur de ces massifs de rhododendrons aux dégradés subtils?
- Et les fleurs de ces grands tulipiers aux feuilles insolites?
- Et l'or clair, à l'automne finissant, de ce vieux pionnier de la planète, l'Arbre aux quarante écus? Te rappelles-tu pourquoi on lui donne ce nom chez nous ?

Elle lui confiait quelques bribes des années écoulées. Il lui demandait des nouvelles de ses enfants. Hugo se sentait protégé de tout ce qui pouvait se passer d'humain alentour, calfeutré dans une parenthèse. Ils planaient dans la même bulle de savon, contournant avec élégance les sujets épineux pour ne pas endommager irrémédiablement leur fragile aéronef.

De l'autre coté du grand champ à crocus, là-bas sous un immense platane au tronc pistache, deux chaises vertes semblaient les attendre, invisibles à d'autres yeux qu'aux leurs. Hugo prit la taille fine qu'il avait tant serrée contre lui. Ils volèrent en rase-motte au-dessus du pré pour venir s'asseoir à l'ombre du somptueux quinquagénaire. Assis côte à côte, Hugo comprit qu'il avait affaire à un instantané de vie qui déclenche le rideau de l'appareil photo des souvenirs heureux. Le parc était à son apogée. Sur leur gauche, de grands massifs déroulaient leurs damas mauves et roses. Ils entendaient au loin le tintement de rires d'enfants éclaboussés par le bouquet cristallin d'un petit jet d'eau. Présent et passé signaient l'union sacrée. Les yeux de la Chinoise se reflétaient dans ceux d'Hugo. Les bouches étaient si proches : "Hugo, est-ce que tu m'aimes toujours ?"

Il colla ses lèvres aux siennes, en guise de réponse. Derrière eux, ils entendirent fuser des rires et des sifflets. Le petit train du parc, rempli de voyageurs, passait en actionnant sa cloche. Il en fallait plus pour rompre le charme. Hugo se dit en lui-même que cet instant de bonheur passerait, mais qu'il avait pris la photo à temps... au temps. Un jour, il tenterait peut-être de fixer la scène sur une autre surface sensible pour préserver la chaleur de cet instantané.

Le souvenir est un fluide subtil qui nous surprend parfois. Il nous ramène à grands coups d'élastiques vers des jours ensoleillés du passé. C'est l'influx qui anime le bras qui cueille la fleur rare qui va grossir le bouquet du bonheur.

Que rien n’abîme jamais nos souvenirs heureux.



Pierre TOSI - novembre 1993 -


Composition graphique personnelle : Pierre TOSI

Liste des nouvelles du recueil

Octobre 2013: j’ai allégé cette ancienne nouvelle qui me paraissait très brouillonne et dans laquelle j'avais voulu faire entrer trop de matériau. Les photos qui illustrent le billet datent pratiquement d’un quart de siècle... et peuvent alimenter les discussions habituelles concernant la part autobiographique d'un texte romancé…


6 commentaires:

  1. La fille sur la photo est superbe, la nouvelle tout autant. Ne pas oublier le passé, c'est s'autoriser à le revivre quand bon nous semble, en somme...

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  2. Le film au titre oublié par Hugo dans cette nouvelle ne serait-il pas: "Quatre mariages et un enterrement" ?
    Par ailleurs, j'aime beaucoup cette valse des saisons, à l'endroit, à l'envers. Valse aussi du temps qui passe et peuple la mémoire de souvenirs gigognes ou de coïncidences qui n'en sont pas. Hugo ne jette pas l'ancre en face de ce café par hasard, me semble-t-il...

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  3. Claire> concernant le titre du film: tout à fait. Vous pouvez vous présenter en deuxième semaine. Qui plus est, la jeune femme sur la photo a de faux-airs d'Andy Mac Dowell. Ce titre de film aurait pu aussi être évoqué !

    Par ailleurs, fine analyse de ma nouvelle.

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  4. Claire @ : Et pour la journée de la marmotte, je peux vous affirmer que le rédacteur de la nouvelle en connait un rayon.

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  5. Laura> ... et tu ne connais pas mon coté castor.

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