vendredi 13 mars 2009

Michel Eyquem de Montaigne



Le Champion de la tolérance

Ce fut durant l'été qui suivit mon baccalauréat de philosophie que, fuyant les «morceaux choisis» auxquels le génie de Montaigne se prête fort peu, je pratiquai ma première immersion complète dans les «Essais». Cette lecture sidérante me conduisit à me poser par contraste une question sacrilège: les systèmes philosophiques ne seraient-ils pas destinés à suppléer l'absence d'idées ? N'est-on pas acculé à construire une théorie lorsque et parce qu'on reste stupide devant chaque occurrence d'une réalité dont la diversité nous submerge ?

Montaigne étalait avec une inépuisable impétuosité ce qu'est penser sans théorie, penser en prise directe sur le réel et sur l'humain. La philosophie systématique m'apparut soudain, à mesure que je le lisais, lui qui s'en passait si souverainement, comme une prothèse, une roue de secours, un micro. Si on a besoin d'un micro, c'est qu'on n'est pas un grand chanteur, me disais-je. Puis, plus tard, je finis par entrevoir qu'un large public a besoin, lui aussi, de systèmes et de théories, qui sont comme les voyages organisés de la pensée, et répondent à son besoin de répéter au lieu de réfléchir. Les modes intellectuelles n'ont pas d'autre cause. C'est pourquoi les philosophies ne se réfutent pas: elles se démodent. J'en déduisis la permanence d'une demande de substitut philosophique à l'impuissance intellectuelle, et donc que chaque époque doit nécessairement avoir son charlatan, lequel fait beaucoup de petits.

Montaigne, quant à lui, ne s'est à aucun moment démodé pendant les quatre siècles qui nous séparent de sa mort. Il a été constamment lu, puisqu'il possède l'originalité authentique et n'avait donc pas eu à en fabriquer le mirage dans une contorsion du discours, ce qui est la recette des succès passagers. «Personne n'est exempt de dire des fadaises, le malheur est de les dire curieusement», écrit-il. Rien n'est plus superficiel que de le classer parmi les sceptiques, ou plutôt de considérer son doute comme l'adhésion à une école sceptique. Montaigne n'est d'aucune école. Si rien ne le convainc, dans l'ordre de la connaissance pure, c'est qu'à son époque rien n'était convaincant. L'héliocentrisme copernicien même reste alors une pure opinion, jusqu'à ce qu'au siècle suivant Kepler, Galilée, Huygens, Newton fondent l'astronomie scientifique sur le calcul et l'observation. Montaigne inaugure la pensée moderne par la négation créatrice, qui est le contraire de l'ignorance résignée.

Avant la constitution des sciences exactes, quelle tâche sérieuse pouvait solliciter un esprit soucieux de connaître cet ennemi de l'imposture sinon l'attention immédiate et intégrale à l'humain ? Par quel mystère Montaigne est-il, dans l'Histoire, le premier écrivain qui se libère de toute idée préconçue pour simplement raconter l'homme, le regarder être, ou plutôt passer ? « Je ne peins pas l'être je peins le passage. Je n'enseigne point je raconte. Distinguo est le plus universel membre de ma logique.»

Si la certitude intellectuelle est pour Montaigne difficile d'accès, en revanche il n'hésite jamais quand la morale est en jeu. L'image convenue d'un Montaigne refusant de choisir entre le Bien et le Mal est, à chaque ligne, démentie par les diatribes du polémiste engagé dont foisonnent les «Essais». Il est le premier grand champion moderne de la tolérance. Il condamne la violence, aussi bien dans les guerres de Religion françaises, où il donne tort aux deux camps, que dans la conquête du Nouveau Monde, contre laquelle il signe le premier pamphlet anticolonialiste des Temps modernes. Mais il récuse aussi la force dans l'usage que nous avons appelé bien après lui révolutionnaire. Il argue qu'une société doit certes toujours s'amender, devenir plus juste, mais est chose trop complexe pour être améliorée par la contrainte. Le volontarisme des réformes brutales, expose-t-il, dans «De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue», engendre plus d'abus et de maux qu'il n'en corrige. Propos singulièrement actuel pour nous autres de l'ère postcommuniste.

Avocat de l'équivalence ou de la relativité des cultures et des religions, il plaide aussi pour notre déculpabilisation sexuelle (relisez «Sur des vers de Virgile») et pour l'égalité des sexes: « Je dis que les mâles et les femelles sont jetés au même moule. Sauf l'institution [= l‘éducation] et l'usage, la différence n'est pas grande.». Il est aussi le précurseur de notre conception de l'État de droit: « Me déplaît être hors la protection des lois et sous autre sauvegarde que la leur. » Aussi déplore-t-il l'hypocrisie des gouvernants qui violent le droit confié à leur protection. S'il revenait parmi nous, par exemple aux procès du sang contaminé ou des fausses factures, n'aurait-il pas lieu de répéter son épigramme vengeresse: «Ils envoient leur conscience au bordel et tiennent leur contenance en règle.» ?

Jean-François REVEL





Bibliographie

- Starobinski, Montaigne en mouvement, 1982
- Le Point n°1040 du 22-08-92 pp.45-57
- philonet

4 commentaires:

  1. DARD-CAUSSE Toujours13 mars 2009 à 18:48:00

    Si les profs liraient plus Mon Teigne y feraient plus mieux raiussir leur zélèves. Il a tous dis à laipoque o chat-pitre " de l'institution des jeunes enfants"

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  2. Frédéric Dard-causse toujours> Tu m'intéresses Béru. Belle envolée épistolaire en nouveau françois qui m'a demandé un petit effort de traduction. Ce langage n'était malheureusement pas encore dans les projets de l'Education Nationale à mon époque. Je vais m'y initier dare-dare.

    «Ne pas pouvoir revenir en arrière est une forme de progression.»

    Vous-même.

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  3. Il est dans le même état que Montaigne le webpupil ou il bouge encore ?

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  4. Fan> Le billet suivant offre une explication circonstanciée. Merci à l'infirmer psychiatrique qui m'a libéré de ma camisole de force le temps de publier ce commentaire.

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