lundi 18 février 2008

Les odeurs dans les chemins de fer... La beauté d'Ava Gardner






La coquetterie devrait m’inciter à taire le fait que j’ai connu enfant le crépuscule des machines à vapeurs. Ce symbole phallique de taille respectable pourrait avoir participé à la résolution de mon Œdipe. Enfant, je faisais le cauchemar récurrent de me trouver dans une gare de triage où des locomotives à vapeur arrivaient de toutes parts, tentant de m’écraser malgré ma fuite éperdue en tous sens. Alfred Hitchcock aurait pu emprunter ce scénario onirique pour un de ses films! J’ai mis fin un matin à cette affaire en me rendormant calmement, l’idée en tête, qu’après tout, ce n’était jamais qu’un rêve, et qu'il fallait au moins une fois dans sa vie tenter l'expérience de passer sous une locomotive... Bon, à mon avis, en vrai, ça doit faire mal. Mais le truc a fonctionné: fin du cauchemar récurrent et de l’anecdote.
Pour revenir à plus de pragmatisme et indiquer que certaines interprétations psychanalytiques sortent souvent des rails, je dois préciser que mon père travaillait dans les chemins de fer comme inspecteur à la direction du personnel. Pour me faire plaisir, il m’avait conduit un jour au dépôt et fait entrer dans la rotonde, essaim bourdonnant de monstres d’acier éructant vapeur et jets de fumée. Un mécanicien en manœuvre m’avait même autorisé à monter dans sa machine. Face à la "devanture de la loco" truffée de manomètres, leviers, volants, régulateurs et engins mécaniques époustouflants, il m’avait montré comment actionner le sifflet à vapeur: le petit bonhomme que j’étais bichait comme un pou, on peut l’imaginer. Ce sont plutôt les recommandations insistantes et protectrices de mon père quant au danger "absolu" de traverser les voies de chemin de fer sans l’autorisation du chef de gare qui m’avaient plongé dans l’interdit cristallisant mes angoisses. Cela me rappelle l'anecdote du psychiatre qui s'emballe sur l'utilisation à outrance de la couleur noire dans un dessin d'enfant et qui part sur une théorie inquiétante de pathologie psychiatrique sous-jacente. Le père sera vite rassuré sur le chemin du retour par son gamin lui indiquant que tous les autres crayons avaient la mine cassée.


Les locomotives, pour m'échapper en douceur du sujet, sont pour moi avant tout symboles de voyages. Les plaques apposées sous les fenêtres avec leurs inscriptions cabalistiques «Do not lean out of the window», «E pricoloso sporgersi (le père y colle au zoo ce porc de Gersi)», «Nicht hinauslehnen», participaient déjà à l'aventure. Bruit des tablettes qu’on tire au moment du casse-croute, claquement sec du couvercle des cendriers en aluminium, filets à bagages bombant sous l'attirail des vacanciers, cadres en verre vissés au dessus des sièges proposant des photos en noir et blanc de sites géographiques français remarquables. Bruit infernal aux passages acrobatiques des soufflets, dignes d'une attraction foraine, le
vacarme assourdissant dans les tunnels et par dessus tout, l’intense vertige de pisser dans les toilettes dans un grondement sourd en observant le défilement rapide des traverses de voies en contrebas par l'orifice de la cuvette! Et par la fenêtre du compartiment: le spectacle hypnotique du déroulement infini de la portée musicale des poteaux télégraphiques avec par endroits des croches oiseaux, l’arrivée sournoise, fenêtre ouverte, de panaches de fumées grouillant d’escarbilles mordantes, le passage éclair des sémaphores et par temps de pluie, l'étrange parcours des gouttes d'eau sur l'extérieur des vitres. Les gares aux quais luisants de mica, le spectacle passionnant du dételage et de l’attelage d’une nouvelle machine, le son rassurant des coups de marteaux des contrôleurs sur les roues des bogies des voitures (mon père précisait que le commun des mortels disait "wagon" alors que le terme n'était réservé qu'aux trains de marchandises). La porte du compartiment qui s’ouvre suivie du salut jovial mais professionnel du contrôleur. Quelques explications techniques complémentaires du paternel sur la notation à trois chiffres servant à la classification des locomotives selon la succession des roues porteuses et des roues motrices et la 132, panache en tête, entrait en gare de Menton. C’était alors un nouveau choc : une Côte d’Azur de carte postale d’avant le grand bétonnage. Celle du film de Hitchcock, on y revient: «Le chat / To catch a thief ». Bien sûr, ma mère, sitôt arrivés dans la location, s'empressait de me laver les mains et de me débarbouiller le visage: "Tu as la bouille d'un chauffeur." me disait-elle.


Révolue l’époque des garde-barrières, des châteaux d’eau avec leur manchon pour ravitailler les machines. Plus de tenders, de chauffeurs couverts de suie, cigarette au bec. Images floues du passé, le ballet des bielles actionnant des roues monstrueuses, les gerbes de vapeur en bordure de quais qui faisaient bondir les femmes surprises avant de les envelopper dans un nuage aux grands rires des mécaniciens. L’écologie y a gagné ce que la poésie a perdu. C’est désormais bien moins triste un train qui siffle dans la nuit…
*
*

4 commentaires:

  1. un client mécontent19 févr. 2008 à 13:05:00

    Y'a pas d'images !

    RépondreSupprimer
  2. Client> Effectivement. Ces abrutis de NEUF ont une fois de plus vidé une partie de mes pages perso. Ils vont avoir droit à un courier ronflant qui bien entendu va aller droit au panier. Le principe, c'est que ça défoule tout de même. Intérêt de toujours faire des sauvegardes.

    RépondreSupprimer
  3. un client satisfait20 févr. 2008 à 09:15:00

    De bien belles images, comme on aimerait en voir plus souvent...

    RépondreSupprimer
  4. client versatile> Ne nous réjouissons pas trop vite. Neuf persiste et signe ce matin. Upload d'un secteur annexe de nouveau nécessaire. Le tonneau de Danaïdes ! Vous devez désormais avoir accès à des vidéos pour un certain temps (Ferrnand Reynaud)

    RépondreSupprimer

Commentaire de :