Bang, bang ! Fin
- Je porterai frac et chapeau clac, ainsi qu’un hortensia rose à la boutonnière pour la rencontre afin d’éviter toute méprise. Peut-être serait-il préférable de ne pas trop s’attarder sur place au cas où l’amoureux bafoué roderait encore dans les parages ?
- Primo, votre tenue de gala ne sera pas nécessaire, je vous ai entrevu l’autre soir et saurai vous reconnaître. Deuxio, pour ce qui me concerne, je peux dégotter un renard dans une friperie et le porter en écharpe pour vous épargner un doute résiduel. Tertio, Alexandre est reparti à Paris, vous n’avez plus rien à craindre.
- Tout bien réfléchi, inutile d’investir dans la fourrure, j’arriverai en avance et vous viendrez me rejoindre à ma table.
Coquet par nature, j’hésitai longuement quant à la tenue vestimentaire pouvant convenir à un pareil entretien. On juge un homme à la façon dont il est chaussé, c’est bien connu. Le pied, et tout particulièrement le talon pour les grecs anciens, avait quelque chose à voir avec le siège de l’âme. N’ayant pas de petites ailes à accrocher aux miens, je sentais cependant que ce point de détail pouvait s’avérer crucial. Je devais choisir avec art la façon dont je me chausserais. Mon cœur balançait entre les mocassins noirs portés avec des chaussettes de sport blanches à rayures bleu blanc rouge et les plus prosaïques, mais ravageuses, sandalettes en cuir de pervers, avec un short anglais… et le baise-en-ville en bandoulière, bien entendu. Et puis, foin de la tenue de combat, je mettrais simplement celle que j’avais le soir de ma rencontre avec Alexandre Bukowski, je venais d’apprendre son prénom, y compris le caleçon avec les Mickeys, encore tout propre, puisque je ne le portais que depuis huit jours.
J’avais le nez dans un bouquin quand une très jeune femme, tombée de Vénus et ayant promptement dissimulé son parachute dans son sac à main, arriva à ma table. Attention, rien à voir avec une bimbo de série américaine. Plutôt le style Joan Fontaine dans «Soupçons» d’Hitchcock : un mélange de classe et de beauté naturelle. Une fois de plus, je me trouvais être le héros de la soirée dans cet estaminet où bien des regards mâles convergeaient en notre direction. Ayant convié l’apparition à s’asseoir à ma table, je ne pus m’empêcher d’y aller d’une balourdise de gros dragueur alors que j’étais aussi intimidé qu’un collégien. Grand classique chez les timides: «Je comprends mieux la cause du désespoir d’Alexandre le Grand. J’imaginais cependant un tout autre style de vamp. »
- Monica Belluci, en mieux ?
- Une variation sur le même thème. Mais je suis plus sensible au type de féminité que vous développez. Un restant d’éducation judéo-chrétienne.
- Ah bon ! Je ressemble trait pour trait au portrait qu’on montre sur les images pieuses de Bernadette Soubirou ?
Plutôt que de me tasser un peu plus sur ma chaise à force de m’enliser, je décidais de lui demander rapidement ce qui l’avait décidée à souhaiter me rencontrer.
- Comme vous l’avez appris sans doute, nous sommes séparés Alexandre et moi depuis plus de deux ans. Chaque fois que nous nous sommes revus depuis, la scène a tourné au drame ou aux règlements de comptes sordides. Je l’ai beaucoup aimé, l’aime toujours un peu trop probablement d’ailleurs, et serais heureuse que vous me donniez de ses nouvelles puisque vous avez eu l’occasion de vous entretenir hier longuement avec lui.
- Destinée tragique que la mienne. Les femmes que je rencontre adorent me parler de leurs amours mortes avec des trémolos dans la voix. Pour être franc, l’état d’ébriété assez avancé dans lequel je l’ai trouvé ne m’a pas permis d’en juger avec précision.
- J’ai aimé Alexandre dès ma plus tendre enfance, pour sa force de caractère, son esprit de décision et probablement l’image paternelle rassurante que sa présence dégageait. Tout comme vous, j’en suis restée aux archétypes concernant les images hommes femmes.
- Sage décision. J’imagine mal que l’éthologie humaine ait attendu Simone de Beauvoir pour assurer une bascule soudaine en direction de nouveaux modèles. Comment imaginer faire table rase avec une telle facilité des acquis préhistoriques. Et vous avez changé de modèle et fondu un jour pour la version Souchon, non ?
- Un peu ça. Je vis depuis un an avec un écrivain à la tendresse et au comportement bien éloignés de l’archétype masculin initialement évoqué.
- Pauvre de nous les hommes qui voyons partir nos compagnes, tantôt pour un cow-boy, tantôt pour un Souchon, au gré des modes que nous imposent les sociétés et milieux auxquels nous appartenons.
- Et vous pensez que c’est plus facile pour nous les femmes ?
- Non. L’époque est trouble et les repères solides évanescents. J’ai cru comprendre qu’Alexandre avait abandonné une belle carrière de juriste suite à ses états d’âme consécutifs à votre rupture ?
- Oui, il avait perdu, à ses dires, la foi sacrée.
- Quoi qu’il en soit, dur de continuer longtemps à se prendre pour un représentant de Dieu sur terre appliquant la Justice des hommes dans des affaires ou parfois, au mieux, seule l’intime conviction permet de trancher, hein ? Je comprends mieux son amour pour Albert Camus. Après « L’étranger », « La chute ».
- Comment un homme aussi solide peut-il basculer aussi vite dans le doute absolu, suite à une rupture amoureuse ?
- Parlez-en à un psychologue. C’est son fond de commerce.
- J’aimerais trouver les mots pour le convaincre de reprendre le dessus.
- Ceci est tout à votre honneur. Moi, je n’ai jamais eu cette chance d’avoir un ange gardien ancien amoureux qui continue des années durant à veiller sur moi. A chacun son histoire. Qu’est ce qui l’a mis dans cet état l’autre soir ?
- Il m’a vu avec mon compagnon au salon du livre. Alexandre écrit lui aussi à l’occasion avec un certain bonheur.
- Ce n’est pas tout de même l’ancien journaliste qui s’est fait greffer un paillasson sur la tête ?
- Non, je ne fais pas dans la figure nationale. Vous avez vu comment cette simple confrontation avec la réalité a pu le perturber. Il n’est pas alcoolique, vous savez. Vous avez vu Alexandre dans un très mauvais jour !
- Et encore, c'était de nuit. Dans le domaine de la passion amoureuse finissante, les femmes ont plus d’armes en main pour quitter le bateau à temps en cas de naufrage, vous savez.
- Qu’entendez-vous par là ?
- On en revient aux archétypes. Les femmes ont du mal à pérenniser une relation qui consciemment ou inconsciemment leur laisse supposer qu’elle n’aura jamais l’assise suffisante pour garantir la protection d'une potentielle couvée à éclore. On n’est pas loin de la génétique animalière dans cette affaire.
- Je n’avais jamais envisagé la chose sous cet angle, mais pourquoi pas ? Vous ne me prodiguez pas pour autant le moindre conseil salutaire.
- Grosse demande en ce moment sur le produit. Empiriquement, excusez la métaphore, j’ai souvent constaté qu’il fallait qu’un clou chasse l’autre pour que ces affaires amoureuses évoluent dans le bon sens. Essayez de lui trouver un objet amoureux de substitution: une femme qui tienne la route. Vu son choix de départ, cela va être coton. Ou mieux, retrouvez son ancien doudou, son « Rosebud » à lui...
- Je ne suis pas directrice d’agence matrimoniale et n’ai pas accès au grenier maternel.
- Et circonstance aggravante, vous m’avez laissé entendre que vous l’aimiez encore dans cette histoire en miroir, plus complexe encore que celle de la chanson «Bang Bang». Peut-être le pressent-il obscurément ?
- J’ai pourtant bien pris mes distances, vous le constatez, puisque j’ai besoin de faire appel à des témoins pour obtenir les renseignements que pourrait me donner directement l’intéressé.
- Peut-être pas suffisamment, si votre décision est définitive et que vous n’envisagez pas de faire machine arrière ?
- Non, on ne rafistole jamais une histoire qui a mal tourné. Revient sans cesse le temps des reproches. Je vous remercie d’avoir pris sur votre temps pour m’écouter patiemment. A propos de temps, peut-être suffit-il alors de laisser encore un peu plus de temps au temps.
- Sans doute. Vous savez, l’angoisse d’abandon est un vieux machin imprimé en chacun de nous depuis la prime enfance. A nous d’apprendre à la gérer. A chaque homme sa part de solitude. D’aucuns prétendent même qu’elle constitue la seule vraie constante humaine.
La jeune femme me regarda un instant dans les yeux, avant de me sourire avec tendresse. Elle me demanda de l’accompagner dans une petite escapade nocturne avant de prendre congé. Deux solitudes en chemin dans les rues de la ville cherchant un temps d'oublier ce triste lot.
Une heure plus tard, retourné au Café du Commerce, je demandais au patron de me servir deux scotchs au comptoir.
- Deux! Vous faites des infidélités à votre habituel diabolo grenadine! Un coup de moins bien!
- Servez, servez! Je viens d’accompagner un temps la trajectoire d'une comète. Vous me videz de votre établissement si dans l’heure qui suit, je me mets à haranguer la foule.
Souriant intérieurement de cette fin d’histoire à la Nestor Burma, je me récitai en silence le poème de Gérard de Nerval :
Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste comme un oiseau,
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D’un seul regard l’éclaircirait.
Mais non, ma jeunesse est finie,
Adieu, doux rayon qui m’a lui,
Parfum, jeune fille, harmonie,
Le bonheur passait, il a fui.
















