jeudi 28 janvier 2010

iPad : encore un truc qui ne sert à rien.


L’iPad n’est pas un ordinateur multitâche: c’est un vague netbook limité, pas vraiment mobile à moins d’avoir un pantalon avec une poche kangourou solide, une bonne ceinture et des bretelles maousses. C’est un outil supplémentaire de consommation de contenu et de divertissement, en aucun cas de bureautique ou de création. Un détail parmi d'autres pour s’en convaincre, le clavier tactile, genre d’outil gadget qui vous ramène droit à la préhistoire des machines à écrire et aux vieux bâtonnets de corrector.

C’est un lecteur de livres électroniques sans réelle avancée qui n’est pas adapté aux séances de lecture prolongées. Je n'argumenterai pas d'ailleurs sur l'intérêt bien mineur de ce type de machines.

Fermé sur lui-même, il n'accepte toujours par le format Flash, les applications doivent provenir de l'AppleStore et de lui seul, il n'offre pas de port USB ou SD et iTunes est présent à tous les étages.

Encore un outil bâtard, qui n'apporte rien de neuf et dont le lancement a été savamment orchestré en utilisant les bonnes vielles techniques de rassemblements des masses pendant lesquels on chauffe à blanc le public durant des heures avant de lâcher dans le stade le dictateur pour qu'il abreuve les foules déjà conquises du message messianique propre à galvaniser leur esprit de meute.

Je brûle cependant d’impatience de voir les reportages de nos chers journaux télévisés montrant, tout autour de la planète, les files de zinzins éberlués ayant fait la queue la nuit durant avant de se ruer enfin, le volet de fer à peine soulevé, comme des toxicomanes en manque, sur les rayons des officines proposant le produit addictif et brandir enfin, irradiés de bonheur, la tablette d’Apple qu’ils ont pu arracher des mains des autres membres affamés de la secte de la pomme, comme une tablette de Soleil Vert.

Pour enfoncer le clou, ARCHOS fait déjà un produit du genre, moins cher, plus ouvert et avec une connectique plus élaborée. Achetez français, quoi !


Lien "Tu chambres à air" fourni par un commentateur apparaissant parfois sous le pseudonyme de "Un lecteur mécontent". Les dialogues jouent sur différents sens du mot "Pad" en anglais dont vous pouvez imaginer ceux choisis dans la liste qui suit: coussinet, serviette hygiénique, tampon, protège-cheville, jambière, bloc de papier à lettres, bloc-note, tampon encreur, feuille de nénuphar, piaule. A noter aussi une histoire de pomme et de pêche que ma piètre connaissance de l'anglais me pousse à imaginer comme une allusion graveleuse qui n'a probablement pas lieu d'être.

jeudi 21 janvier 2010

Le Biduloscope Alternatif







Afficher une vue complète de la machine

S
uite à la consultation studieuse d’un lien proposé dans le billet antérieur, j’ai constaté qu’un nombre de brevets impressionnant avait été déposé pour des dispositifs variés, ancêtres du cinématographe: le thaumatrope, le phénakistiscope, le zootrope, plusieurs déclinaisons du praxinoscope, le tachyscope, le théâtre optique et enfin le kinétoscope. Autant de procédés pouvant servir à recréer l’illusion du mouvement à partir d’images peintes ou plus rarement, photographiques. A noter que le "Théâtre optique", breveté en 1888 par Émile Reynaud a été utilisé devant le public du musée Grévin le 28 octobre 1892 (3 ans avant le cinéma) pour projeter le premier dessin animé du monde ("Pauvre Pierrot").

Voici le challenge que s’est imposé le rédacteur de ce blog, en accord avec lui-même parce que pas encore totalement schizophrène: utiliser une bande de zootrope glanée sur la toile et inventer une nouvelle technique loufoque de visionnement "made in Mansarde" présentée dans deux animations Flash de belle facture !



Au lieu, comme dans un zootrope classique, de positionner la bande - astucieusement et finement illustrée d’une ribambelle drolatique savante par un graphiste mutin - à l’intérieur du cylindre rotatif mais couinant de l’appareil inventé par Joseph Plateau en 1836, j’ai décidé, parce que tel est mon bon plaisir, de l’insérer dans la glissière, taillée au burin par mes pauvres mains, d’une barrette en platine iridié crantée actionnée par une roue elle-même crantée à rotation intermittente pilotée par un inverseur électricomécanoanimalier subtil.

J'avais baptisé ma machine dans un premier temps: «boxiphénoménule à pédale ping pong pedibus fissa mobilis». Cette pièce de mécanique digne de l'ouvrage d’un meilleur ouvrier de France, quand elle ne vous explose pas à la tête, crée un phénomène animé d’effet tout aussi grandiose, voire époustouflant, que celui de la machine originale du Joseph. La mienne étant mue grâce à l’énergie électrique obtenue par les triceps suraux d’athlètes entrainés actionnant la pédale d’une machine à coudre Singer de première génération «Belle Époque» couplée à une dynamo, je vous estime capable, cher lecteur ou lectrice, de comprendre aisément l’étymologie du nom initial. Par soucis d’économie d’encre et de papier, j’ai décidé de lui donner un second nom de baptême: «Le Biduloscope Alternatif». Une étude d’impact du choix optimum du nom de marque sur un panel de deux clients potentiels, dont un s’est désisté en dernière minute, m’a conforté dans mon revirement.

Remarque : « Il faut vraiment n’avoir que ça à faire ! »






BONUS: le Phénakistiscope de la Mansarde version 3
Highslide JS






lundi 18 janvier 2010

Tomasi et cie


J’étais en train de ranger mon projecteur super-8-Go-Go-Gadget-o-stroboscope. Cette expérimentation technologique avancée appartenait au secteur recherche de ma chambre. En 1971, elle en était truffée. Le sous-voltage de l’appareil - tout bonnement génial, je vous l’affirme - permettait d’obtenir une vitesse de rotation ad hoc du volant d’obturation, afin de produire un effet stroboscopique sans stroboscope. Vous pigez le coup de génie. Ce projecteur « tuné » allait faire merveille à la soirée dansante que j’avais organisée à la Maison des Jeunes de mon quartier. En plus, ce truc à la Tournesol, aurait l'heur de dépister précocement les individus ayant une propension aux crises d’épilepsie. Celle-ci tirait à sa fin. La phrase intercalée m'amène à préciser que je parle de la soirée dansante, plus que de la machine, de la Maison des Jeunes, ou d'une crise d’épilepsie.

Alors que les festivités touchaient à leur fin - je me répète pour que ce soit clair - Jimmy Page déboula en fanfare. Il en avait l’art, l’habitude et le secret. Dans l'ordre qu'on veut. Le sbire était juste un peu plus nerveux qu’à l’accoutumée, c’est tout. Jimmy fut pour la fin de mon adolescence le pendant du Tomasi de Cédric Klapisch dans son film «Le Péril jeune». Il tenait un vinyle qu’il brandit sous mon nez. C'était le dernier album de Led Zeppelin. On disait Led Zeppelin à l’époque, et pas Led Zep ou Zep. On avait tout notre temps et la mode n’était pas encore aux raccourcis clavier. Les spécialistes le nommèrent par la suite - mais le verbe est mal choisi - l’album sans nom. L’hermite, aussi, ou le Zoso. Nous, on disait tout bêtement l’album IV. Jimmy était sapé comme un milord. Blazer bleu marine, pantalon gris, chemise blanche et foulard Brett Sinclair prune autour du cou. Sa tenue «Ta Majesté», c'était histoire de faire dans la provoc. Un domaine dans lequel il était passé maître. Il s’improvisa illico disque-jockey en posant son trophée sur la platine. Il voulait me convaincre de la puissance de feu inouïe de l’arme de quatrième catégorie qu’il venait de débusquer chez le disquaire du coin. Il n'avait même pas eu besoin de remplir le formulaire officiel de demande de port d’arme en Préfecture, me dit-il. Allez savoir pourquoi, Jimmy avait complètement flashé sur le titre «When the Levee Breaks» de l’album? Ceci d'ailleurs, au mépris des autres titres qui ont plus contribué que celui-ci à rendre cet album célèbre.

Durant l'écoute du morceau, le zombi se mettait en transes à chaque solo de Page, le guitariste du groupe. Il mimait alors sur le manche imaginaire d’une guitare virtuelle (fallait être vachement imaginatif) les successions d’accords, de quartes et de quintes. Sa chorégraphie embarquait aussi des poses acrobatiques. Il pensait probablement qu’elles étaient du plus bel effet, ou susceptibles de faire tomber ses groupies en pâmoison. Jimmy Page - le faux, nous l'avions, bien entendu, affublé de ce sobriquet du fait de son adulation sans borne pour le vrai - y alla une fois de plus de sa propagande totalitaire. Il martela le dogme princeps de son programme d’assujettissement de masses laborieuses : «Il n’y a que les cons qui peuvent prétendre que ce n’est pas le meilleur guitariste de la Walhalla, celui qui a assassiné Mozart à grands coups de riffs, histoire qu’on ne nous casse plus les couilles avec ce soi-disant génie de la musique qui ne connaissait même pas l’électricité. ». Tout contradicteur laissant entrevoir une once de scepticisme tombait immédiatement sous le coup d’outrage à spécialiste dans l’exercice de ses fonctions. Le copain qui m’aidait à ranger mon matériel, fin psychanalyste, devant ou derrière l'Éternel, me glissa en douce que ça restait à l’ordre du jour de ne jamais contrarier les fous. C’est sûr, Jimmy avait un léger grain. Un codon avait dû trinquer en plein cross-over d’une de ses méioses. On s’en foutait complètement. L’époque ne rejetait pas les mutants capables de sauver l’espèce dans un milieu social fortement perturbé depuis quelques années. Pour Jimmy, fallait plutôt imaginer un cataclysme, genre météorite ayant entraîné la disparition des dinosaures et d’une foultitude d’espèces, pour lui accorder un quelconque potentiel salvateur pour la dite-espèce. Elle ne pourrait que payer au prix fort le choix d'un pareil spécimen pour sa survie.

L'adolescence est la période durant laquelle s’affine théoriquement les connaissances de l’individu sur sa propre sexualité et celle du sexe opposé. Jimmy n’échappait pas au grand travail de débroussaillage, au pas de charge et de manière assez brouillonne. Anne-Marie, ma promise du moment, venait de m’embrasser ostensiblement et goulûment en sa présence, en guise d’adieu:
- Tu ne veux pas que je te raccompagne, lui dis-je ?
- Non, je dois rentrer avec Blandine qui va me passer des cours. On prépare le bac blanc de la semaine prochaine.
- Et moi, je sens le gaz, me dit Jimmy Tomasi, dès qu’elle eut le dos tourné. On dirait qu’elle me snobe ton égérie. Il ne put cependant s'empêcher d'ajouter, malgré son air froissé: "Tu t’emmerdes pas, mon coco. Elle a une paire de niches et un cul d’enfer ta pinéguette!"
- C’est vrai, je la sens un peu distante avec toi depuis quelques temps. Faut dire que t’es pas génial dans le compliment à la jeune fille de bonne famille. Que tu lui aies signalé dernièrement qu’elle était tellement bandante que chaque fois que tu la voyais danser le rock tu devais aller t’achever aux chiottes ne l’a probablement pas emballée.
- Merde, elle t’a répété ça! C’est une vraie balance. La libération de la femme, c’est une connerie de journalistes. Elles restent monogames.
Changeant de sujet, tout du moins le pensais-je avant d’entendre la fin de sa phrase, il me demanda: " T’as encore une heure devant toi? On va faire la fermeture de l’Excel? Faut que je te lise la lettre enflammée de ma dernière conquête!"

Jimmy n’était pas l’archétype du romantique intégriste doublé d'un amoureux du beau style, un apôtre du tact poussé au sublissime, une référence dans les domaines de la bienséance et de la galanterie fine. On pouvait lui trouver des circonstances atténuantes. Ses parents parisiens friqués l’avaient laissé avec sa sœur aînée, inscrite en fac de lettre à Nancy, dans un somptueux appartement nancéien pour parfaire en solo leurs éducations. Ils estimaient sans doute que le feu roulant de chèques qu'ils leur adressaient ne pouvait que favoriser leur maturation. Tout psychologue vous confirmerait que c'est la bonne méthode, et qu'en sus, cela aide les parents à mieux comprendre les autruches. Alors que je fermais le local, Alain T., un copain de lycée débarqua en ultime vedette américaine:

- J’ai pas dû bien lire le horaires de la soirée ?…
- Effectivement. Pour la première fois que tu me fais l'honneur de répondre à une de mes invitations, tu loupes lamentablement le créneau horaire. On va à l’Excel, tu viens avec nous? Je te présente Jimmy Page, un dandy de triste réputation... Alain, la coqueluche de ces dames, futur étudiant au CREPS de Nancy. Quel bonheur pour moi de me trouver en si gracieuse compagnie !
- Arrête tes vannes ! J'suis pas admis. Mes performances sportives au bac n’ont pas été suffisantes pour qu'ils m'acceptent.
- Alors, raison de plus pour venir avec nous noyer ton chagrin à grands coups de diabolos!

Alain T., c’était le type né trop tard pour servir de modèle à celui qui a sculpté l’Apollon du Belvédère. Un physique à ramasser les nymphettes à la petite cuillère sur son passage. En plus, doublé d’un charme et d’une gentillesse (faudrait peut-être écrire triplé) qui faisaient bien comprendre que dans le "Liberté, Égalité, Fraternité" écrit au fronton de la République, on devrait remplacer les virgules par des points. Surtout "Égalité, point". Son charme opérait aussi sur beaucoup de garçons, quelle que soit leur orientation sexuelle. Ainsi, Jimmy la ferma pendant une bonne partie du trajet dans la 404 familiale, c'est tout dire. Arrivés au célèbre café nancéien, et à peine installés autour d’une table, le charme finit malheureusement par faiblir. Jimmy, sans la moindre vergogne, nous déballa sa lettre et se mit à nous la lire à haute voix. Je vous passe les détails, mais l’idée directrice de la missive était que la jeune éprise refusait tout commerce charnel avant une demande en mariage officielle de son troubadour. Un classique intemporel.

- Merde! Plus elles sont moches, plus elles font du chichi, conclut Jimmy au décours de sa lecture publique. Tu la connais, toi ! Elle a un cul de porte-avions et des lunettes de myope qu’on pourrait utiliser dans un télescope. Pas étonnant qu’elle se soit inscrite à une école d’opticiens. Tu viens d'entrer en Médecine, t’as dû lire que les filles qui baisent pas grossissent en plus comme des éponges dès qu’elles s’y mettent?
Alain me regardait d’un œil goguenard, du style "Où t’as dégoté un sbire pareil?", ou bien, "T’as mis la main sur le chaînon manquant". Lui que j’avais toujours connu sur la réserve, laissa tomber du lourd.
- C'est surtout quand elles avalent, non?

Fou rire des bidasses en folie. Je venais de repérer dans l’établissement, se dirigeant droit vers moi, Fabienne, une fille inscrite en prépa qui me poursuivait - à mon corps défendant - de ses assiduités depuis quelques mois. Je croyais avoir coupé court à son harcèlement en lui apprenant que j’étais en main et qu’il n’était pas bon de s’éparpiller dans ses choix d’objets amoureux, pour sa quiétude morale. Je commençais tout doucement à plonger sous la table.
- Je viens de t’écrire une lettre que du coup je te remets en main propre pour économiser un timbre! Le ton était cassant. Elle fila immédiatement, sa courte mais éloquente tirade sèchement envoyée.
- Le courrier tombe dru en cette saison des fêtes, continua à persifler notre Adonis. On va avoir droit à une autre belle page d’écriture ?
- Stop, les gars, c’est pas mon style! J’ai pas l’impudeur de ce soudard de bas-étage qui étale sa correspondance intime en place de Grève.
- Et l’autre qui nous fait sa chochotte! Si t’as rompu les vœux de fiançailles imaginaires avec la belle Fabienne, moi je suis preneur. Faut en laisser un peu aux copains, mon salaud ! enclencha Jimmy.

Jimmy s'évertuait à mitrailler toute fille qui bougeait une oreille dans sa ligne de mire. Au point de se demander s’il maîtrisait vraiment son affaire avec elles. L'éléphantiasis testiculaire le guettait peut-être? Une variante inverse dans la veine de ses élucubrations sur les désordres hormonaux induisant une répartition atypique des masses adipeuses lors des premiers rapports. Nous étions blottis douillettement au sein des Trente Glorieuses. La jeunesse du moment jouissait d'une légèreté d’esprit très éloignée de celle de la génération actuelle. L'entrée périlleuse et complexe dans la vie active, elle ne connaissait pas. Nous faisions pathétiquement tout notre possible pour reculer l’échéance. Le futur en perpétuelle expansion nous servait d'argument. Bon, pour les centres d'intérêts philosophiques évoqués dans nos conversations, il n'y a pas de grosses différences. C'est à constater.

Peu de temps après l'épisode narré, Jimmy disparut complètement de la circulation. Quelques années plus tard, il m'aborda sur un trottoir. J'eus bien du mal à le reconnaître. Il s'était métamorphosé en une sorte de Mahavishnu. Le foulard autour de la tête, maintenant, une barbe à la Lennon, il prônait désormais le retour salvateur aux vertus intangibles des préceptes religieux. Il avait probablement fini par échapper aux griffes d'une secte qui ne fumait pas que des Gauloises.
Alain T., lui, deux ans plus tôt, s’était engagé prestement aux P.T.T. Il devait nourrir la famille qu’il avait trop hâtivement constituée suite à un dérapage sans contraception avec une fille bien quelconque.
La lettre de l'amoureuse transie, que mon honnêteté de faux cul pensait avoir éconduite en douceur pour la préserver, m’apprenait qu’elle allait s’ouvrir les veines dans l’heure suivante. Geste théâtral à composante hystérique, heureusement sans conséquences dramatiques pour tous.
Autant de signes avant-coureurs de la fin de la soutenable légèreté de l’être de cette époque.

J’ai vu passer en ces temps reculés un nombre de météorites digne de la grande nuit des étoiles. Des utopistes de compétition, des glandeurs olympiques, des braques de haut-rang, des perdants magnifiques, des virtuoses de la déconne. La nostalgie, paraît-il, serait un poison dangereux? Le fracas des illusions sur les rochers massifs de la dure réalité, doit nous en convaincre. Mais quelle époque jubilatoire, tout de même, sans doute sublimée par la lumière trompeuse qui irise l'adolescence. Cependant, le tonton flingueur qui sommeille en moi me pousse à avancer cette remarque: « Vous avez beau dire, y'avait pas seulement que de la pomme, y'avait aut'chose. Ça serait pas dès fois de la belle insouciance, hein ? ».

Note : réécriture de cette anecdote en mars 2014. J'ai constaté avec horreur qu'elle était tout bonnement illisible par endroits. C'est peut-être encore le cas aujourd'hui, estimerez- vous... 





vendredi 15 janvier 2010

Brazil






Brazil est un film britannique de science-fiction réalisé par Terry Gilliam, sorti en 1985.


Genèse de Brazil


La séquence d'ouverture de quinze minutes du film «Le Sens de la vie» , satire brillante sur un groupe de vieux fonctionnaires qui déclenchent une mutinerie contre leurs superviseurs, de l'ex Monty Python, Terry Gilliam, réalise un préambule à son film culte: Brazil. Baroque, postmoderne, néo-expressionniste, Brazil brosse un univers sombre, oppressant et fourmillant de détails que l'on retrouve dans d'autres œuvres du réalisateur telles que «Bandits», «Jabberwocky» ou encore «L'Armée des douze singes».

Le titre

Contrairement à ce que son titre pourrait laisser supposer, le film ne montre pas de lien direct et explicite avec le Brésil. Il s'agirait toutefois du pays de provenance de l'insecte brouillant les pistes entre Buttle et Tuttle à son début. L'idée originale de la séquence d'ouverture consistait à suivre le vol d'un insecte à partir d'une forêt brésilienne rasée par d'énormes scies mécaniques, avant de finir écrasé sur le mur d'un bureau du Ministère de l'Information (M.O.I.), entraînant la réaction en chaîne kafkaïenne que nous connaissons. Cette scène compliquée a dû être abandonnée par Gilliam afin de respecter son budget.

Voici l'explication de Gilliam : «La première idée de Brazil, c'est une image. Je faisais du repérage au pays de Galles en vue du tournage de Jabberwocky, et je visitais une petite ville industrielle avec des aciéries. Une ville horrible dans une région minière. La plage était complètement noire, à cause de la poussière de charbon. C'était tellement noir qu'on se serait cru à la tombée de la nuit. Je suis allé sur la plage, une sorte de décharge publique, et j'ai vu un homme assis seul, avec un transistor, passant d'une station à l'autre et tombant par hasard sur le thème «Brazil» [de Ary Barroso]. Un rythme semblable n'existe pas dans son monde. De toute sa vie, cet homme n'avait jamais écouté une musique pareille, entraînante, romantique, gaie, syncopée et évocatrice d'évasion latine, suggérant qu'au-delà des tours d'aciers et des gratte-ciel se trouve un monde luxuriant et paisible. Parce que cette musique l'obsède, elle change sa vie. Pour cette raison, je tenais à ce que le titre du film soit celui de cette chanson. »

L’idée fondatrice

« De prime abord, raconte Gilliam, Brazil s'intéresse à un fonctionnaire sans histoire, Sam Lowry, qui travaille au sein d'une énorme machine bureaucratique, le Ministère de l'Information, dont il devient rapidement la victime. C'est aussi l'histoire de quelqu'un qui ne prend pas la réalité au sérieux et qui perd trop de temps à rêver. »

Les références et influences du film

1984, de George Orwell : durant l'année 1984, un véritable déluge d'articles, livres, entrevues et discours ont été voués aux visées prophétiques de George Orwell et de son classique littéraire, écrit en 1948. Dans ce contexte, il n'était pas surprenant de voir une seconde adaptation cinématographique, signée Michael Radford, prendre l'affiche.

«Ils ont fait une grosse erreur avec 1984, affirme Gilliam. Nous y sommes en 1984, et ce qu'ils nous montrent n'a strictement rien à voir avec la réalité que nous vivons aujourd'hui. En fait, ils auraient dû appeler ça 1984 ½ ! J'ai eu peur qu'ils fassent la même chose que nous. Brazil est sur aujourd'hui, 1984 sur 1948. Ce qui m'ennuie dans le film de Radford, c'est que la technologie est absurde. Celle de Brazil ne fonctionne peut-être pas, mais elle correspond à l'époque et a une signification. »

Ainsi, Brazil se présente-t-il comme une admirable interprétation postmoderne des visées prophétiques de George Orwell. On y retrouve l'aspect dictatorial d'un empire bureaucratique auquel Sam Lowry, personnage principal, se trouve confronté. Alors qu'il se révolte progressivement contre le système — ce qui se traduit par le réalisme et la brutalité de plus en plus exacerbée de ses rêves —, il suit la trace de la femme qui le hante, Jill, qui se révèle être un personnage plutôt insoumis et irrévérencieux. C'est cette quête de la réalité qui éloignera Sam de l'illusoire ambition bureaucratique et lui opposera une prise de conscience et de recul dans la découverte de choses simples et fondamentales.

À l'instar de 1984, Brazil aborde donc la problématique de la responsabilité individuelle dans un système totalitaire. La réplique lancée par l'ami tortionnaire de Sam Lowry, «Ne rends pas les choses plus compliquées que ce qu'elles sont», est à ce sujet fort éloquente. L'atmosphère générale qui se dégage du film qui prête souvent à sourire, vu l'absurdité des situations montrées et le jeu des acteurs (par exemple, l'intervention des plombiers des Services centraux, ou celle de Harry Tuttle) , est toutefois très différente de celle du livre. Alors que le 1984 de Radford suit de très près la veine littéraire d'Orwell, Brazil prend des libertés, des distances, et laisse entrevoir d'autres influences.

Même si le style de Gilliam est hautement personnel et maîtrisé, l'influence de ses pairs, parmi lesquels les incontournables Eisenstein, Kurosawa, Hitchcock et Kubrick, n'est pas absente au sein de son œuvre. Également influencé par d'autres formes artistiques, Brazil emprunte en littérature aux Franz Kafka, Frank Capra, Walter Mitty, Jonathan Swift et Jules Verne, empiétant également du côté de la peinture avec les Dali, Brueghel, Bosch, Magritte, Escher, Rembrandt et même Tenniel, l'illustrateur de Alice au Pays des Merveilles.

Pieter Brueghel l'Ancien : les tableaux du célèbre peintre flamand ont grandement influencé Gilliam dans la conception esthétique de Brazil. «La peinture abstraite, affirme le réalisateur, est devenue quelque chose qui traite de la peinture, comme une sorte de maniérisme. Alors que l'art traite de la vie et du réel, l'abstrait ne traite de rien. C'est pourquoi j'aime Brueghel : il y a tant d'humanité dans chacun de ses détails. Chaque personnage est unique et fait quelque chose de particulier. Le tableau peut avoir pour sujet un grand événement, comme la Crucifixion, mais à l'arrière-plan, il y a toujours quelqu'un faisant quelque chose. Il y a plus de vie là-dedans que dans des rectangles et des carrés. Regarder la réalité est plus intéressant. »

Don Quichotte de Cervantes : particulièrement par le symbolisme utilisé lors des séquences de combat oniriques de Sam Lowry, et plus généralement dans sa quête de plus en plus fervente d'un rêve perdu au milieu d'un monde gouverné par la bureaucratie. Gilliam tentera une adaptation cinématographique de cette œuvre quinze ans plus tard.

Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek, d'Ambrose Bierce : le cerveau de Sam Lowry se réfugiant dans ses songes pour se protéger de la torture, il s'imagine être sauvé par son bienfaiteur Tuttle. Le phénomène n'est pas sans rappeler celui décrit dans la célèbre nouvelle «Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek» d'Ambrose Bierce, où un homme condamné à la pendaison trouve dans le rêve une occasion de s'évader. Dans Brazil, cette scène devient un pivot narratif important, faisant converger le récit vers une conclusion troublante, dans laquelle rêve et réalité se confondent dans une extraordinaire maîtrise de la mise en scène.

Le Procès de Kafka : au même titre que la plupart des films de Terry Gilliam, Brazil traite, par une richesse de tons parfois déstabilisante (mêlant poésie, cynisme et humour absurde), de l'intimité du rapport entre le rêve et la réalité, ici mis en exergue par celui de l'individu face au système. C'est pourquoi il est aussi possible de rapprocher Brazil du Procès de Kafka, notamment par l'absurdité progressive des situations opposant Sam Lowry à un ordre apparaissant comme à la fois insolite et terrifiant. On peut également noter de nombreuses similitudes, tant dans l'esthétique et les motifs que dans les techniques employées, entre Brazil et Le Procès, film d'Orson Welles adapté du Procès de Kafka.

Le Cuirassé Potemkine, de S. M. Eisenstein : lorsque Tuttle et Lowry tentent de s'enfuir du Ministère de l'Information, Gilliam en profite pour faire allusion à la fameuse tuerie du Cuirassé Potemkine, un appel viscéral à la révolte contre l'autorité. Dans cette scène, un aspirateur est substitué au landau du bébé, les troupes de force descendent les marches du M.O.I. comme les soldats du Potemkine celles d'Odessa, puis une femme reçoit un projectile en plein centre de ses lunettes, sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche, le réalisateur faisant ainsi appel à un silence vocal bien caractéristique des débuts du cinéma, totalement justifié dans le contexte de cette scène.

Metropolis, de Fritz Lang : les décors de Brazil — qui n'ont pas échappé à l'influence de ceux d'Otto Hunte dans Metropolis — comportent une structure tubulaire omniprésente. «Je suis obsédé par les viscères, mécaniques ou organiques, et j'ai toujours été fasciné par le fonctionnement interne des choses, précise Gilliam. J'aime cette idée que " Central Services " comble tous nos besoins, et que chacun accepte de voir cette structure envahir sa demeure pour avoir accès à ses services. »

Le Triomphe de la volonté, de Leni Riefenstahl : dès l'ouverture de son film, Terry Gilliam nous situe : « 8 h 49. Quelque part dans le vingtième siècle... », indication superposée sur un ciel nuageux dans lequel « flotte » littéralement la caméra, allusion au célèbre film de propagande de Leni Riefenstahl.

Les Sept Samouraïs, d'Akira Kurosawa : dans la version européenne du film, la séquence du samouraï se déroule en continuité en une longue séquence a contrario de la version américaine divisée en trois parties distinctes. Le samouraï est une référence, un hommage indirect à Akira Kurosawa, un des maîtres de Gilliam, et aussi un clin d'œil ironique à la haute technologie qui provient souvent du Japon.

Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick : l'une des scènes clés du film s'ouvre sur un impressionnant mouvement de caméra dans le lieu de travail de Sam Lowry, où virevoltent dossiers et formulaires et où s'agitent en tous sens une foule de bureaucrates. Cette scène, tournée dans une usine de farine abandonnée du Royal Victorian Docts à Londres serait, nous dit Gilliam, « un hommage à Stanley Kubrick, qui a utilisé ce genre de travelling pour traverser les tranchées du champ de bataille dans Paths of Glory. »

Sueurs froides, d'Alfred Hitchcock : le plan où Sam plonge dans le cercueil de Mrs Terrain ressemble en tous points à la chute de James Stewart dans Sueurs froides (Vertigo). Filmé contre un écran bleu troqué par le décor en post-production, ce plan répond une fois de plus au conflit entre le rêve et la réalité exploré par Gilliam.

Psychose, d'Alfred Hitchcock : la scène montrant Jill lors de l'arrestation de Buttle rappelle singulièrement la fameuse scène de la douche de Psychose, à plusieurs titres : Le décor, une salle de bain avec baignoire et carreaux blancs, est similaire, tandis que le personnage de Jill présente une certaine ressemblance physique avec celui de Marion Crane - elle pourrait en être une version dégradée. Dans le film que regarde Jill ("Les noix de coco" des Marx Brothers) on peut entendre une réplique "we have no vacancies ... but we've got plenty of rooms", qui pourrait être un écho de plus au contexte et aux dialogues du film d'Hitchcock. L'apparition d'une silhouette dans un miroir, et surtout la musique faite d'une répétition similaire d'accords stridents, complètent cette référence et hommage au maître du suspense. Les attentes du spectateur sont cependant détournées de manière presque comique, puisque ça n'est pas à la jeune femme que l'on s'attaque, mais à la famille vivant au-dessous.

Conflit avec Universal

La fin du tournage a vu un conflit entre Terry Gilliam et ses producteurs, notamment Sidney Sheinberg (à l'époque à la tête d’Universal), qui souhaitait des changements radicaux dans la structure du film. Gilliam explique : «Quelqu'un suggérait de finir le film lorsque Sam et Jill vont au lit ensemble, puis s'envolent vers le ciel... Un autre proposait de finir lorsque Sam et Tuttle font exploser l'édifice du Ministère de l'Information, ce qui aurait fait de Brazil un film de vengeance à la Rambo. Les gens d’Universal ne savaient pas ce qu'était Brazil. Ils ne comprenaient pas le film. Pour eux, l'important était d'enlever tout ce qui pouvait déranger le public, en fait, tout ce qui le rendait intéressant. »

Pris dans l'engrenage de la machine à profit hollywoodienne, le réalisateur se retrouvait à son tour assis sur la chaise de torture d'une tour à bureau prenant ironiquement les allures du Ministère de l'Information ; une mise en abyme où la réalité rejoint la fiction…
Ce conflit fait désormais partie de l'histoire du cinéma et est relaté dans le documentaire «The Battle of Brazil». Pressentant qu'une démarche juridique était vouée à l'échec, Gilliam engagea une véritable bataille médiatique au cours de laquelle il organisa des projections secrètes pour les journalistes, et acheta une pleine page dans "Variety" portant simplement le message : « Dear Sid Sheinberg, when are you going to release my film “BRAZIL”?» (« Cher Sid Sheinberg, quand allez-vous sortir mon film Brazil ? »)

Gilliam joue sur le double sens de release en anglais : à la fois libérer et sortir (un film)).

Les différentes versions

Le conflit avec Universal engendre trois versions différentes du film :

1- « Love conquers all »
La version des producteurs avec une fin heureuse, d'une durée de 94 minutes.

2- La version américaine
Gilliam décide de retravailler Brazil avant sa sortie américaine en décembre 1985 et lui donne une durée de 132 minutes. À noter que le réalisateur retient alors les suggestions de Sheinberg pour modifier le début et la fin du film. La version internationale s'ouvre sans musique. La première image n'est pas le travelling dans le ciel, mais le zoom out sur le moniteur de télévision. Il se termine avec Sam sur la chaise de torture et les murs gris de la chambre comme toile de fond. Sheinberg avait dit que la fin serait plus acceptable avec des nuages à la place de ces murs. Gilliam a donc acheté des plans de ciel du producteur de L'Histoire sans fin (Neverending Story) au cas où les siens ne fonctionneraient pas. Le mouvement était spectaculaire et Gilliam était d'accord avec ces deux changements.

3- La version européenne
La version jugée finale par le réalisateur, d'une durée de 142 minutes.

Source : plagiat d'une partie de cet article de Wikipédia

mardi 12 janvier 2010

La nuit du mort vivant


La Mort tenait fermement le bras de Charles Brennus. Ils longeaient tous deux la Seine en échangeant des propos, comme l’aurait fait un couple d’amoureux. Les passants n’étaient pas nombreux au cœur de cette froide nuit d’hiver. Marie Jossult émaillait ses propos d’extraits de littérature à cent sous la brouette. Charles Brennus demanda à sa nouvelle conquête :

" Alors, vous allez m’aider à passer le Styx en bateau mouche ? Passer ma dernière nuit en compagnie d’un dogme, ce n’est pas banal ! 
- Il existe bien d’autres véhicules pour effectuer le voyage. Qui vous dit que votre dernière heure est arrivée ?
- Vous me voyez ravi du délai qui vient de m’être accordé. J’interprète vos propos. Quoi qu’il en soit, ce voyage au bout de la nuit finira bien en apothéose, non ?
- Beau stoïcisme!  C’est très inhabituel quand j’annonce la couleur au client !
- Mieux vaut savoir déguster les derniers passages. Un peu facile tout de même de narguer la victime quand on a systématiquement l’increvable en main dans vos parties de mille bornes trafiquées?
- Oui, vous avez raison, les cartes biseautées après les dés pipés, c'est moche...
- Un coup fourré qui manque de panache !
- Je ne fais que mon job, Charles. Je me tue à vous le répéter. Je suis à la lettre les consignes du polit bourreau…
- Mort de rire ! Vous dégazez un peu en balançant quelques vannes de pince sans rire. L’expression «chiant comme la mort », est inexacte ! Vous me direz, on dit aussi «se faire chier comme un rat mort ». J’en suis pas loin...
- Encore une fois, patience, Charles, je vais monter en puissance. Je vous conduis dans un lieu où j’ai coutume d’officier. Dans vos pays modernes, la mort est dissimulée aux yeux de la plupart. Derrière les murs épais d’établissements spécialisés. Trop inesthétique pour votre nouvelle société du risque zéro et du bling-bling. La vie est pourtant une histoire qui finit toujours mal.
- La mort n'est pas vendeuse. Nous avons inventé les supermarchés pour l’oublier. Les yeux aux nues, nous poussons nos caddys dans les allées fleuries de produits multicolores, emballés avec art par les dieux du marketing. Consommer c’est oublier la mort.
- Moi, je vous emmène dans une grande surface qui n’a pas ce mérite.



Sur l’île de la Cité, Notre Dame de Paris offrait ses illuminations. Charles s’accouda en compagnie de Marie Jossult à un parapet pour se livrer à des commentaires touristiques:

- Les supermarchés du Moyen-âge avaient tout de même plus de gueule que ceux de maintenant? Les religions monothéistes ont considérablement appauvri la métaphysique européenne. En théorie, l’orientation d'une église chrétienne s'appuie sur l'axe astronomique Est-Ouest. L'Est rappelle le soleil levant, l'image du Christ ressuscité, la direction de la Vie nouvelle. Par opposition, l'Ouest symbolise la Mort, le Mal, le Péché. Cette orientation est parfaitement respectée dans les baptistères anciens. En fait, ce sont avant tout les conditions de construction qui ont déterminé l’orientation des églises chrétiennes. Ainsi, à Reims, les Évêques de l'époque ont utilisé les bâtiments gallo-romains préexistants. Cette cathédrale à une orientation préchrétienne qui n'épouse pas scrupuleusement l'axe officiel. Il existe même des églises "occidentées". Pour des raisons qui nous échappent, leur chœur pointe vers l’Est. C'était ma minute culture. A vous l’Italie, à moi la France!
- Et vous me placeriez sans hésiter au milieu des gargouilles?
- Ce n'est pas la place d'une employée qui fait son job! Ce n'est guère qu’au commencement du XIIIe siècle qu'on plaça des chéneaux et, par la suite, des gargouilles à la chute des combles pour évacuer l’eau des toits. Le Mal représentant le «pire ennemi» dans la religion chrétienne, il fallait trouver un moyen de l’éloigner des maisons de Dieu. La légende raconte que les gargouilles hurlaient à l'approche du Mal visible ou invisible. Mais mon discours s’éternise. Vous semblez vous impatienter ?
- Oui, mon sablier m’indique qu’il est temps de revêtir ma cape et de me munir de ma faux. Nous partons pour la Pitié-Salpêtrière. Fragile mortel, vous ne disposez pas de l’éternité. Cette annonce a de quoi vous glacer les sangs?

Même à cette heure au cœur de cette nuit d’hiver, ce bâtiment du secteur demeurait une véritable ruche. On y entrait comme dans un moulin. Marie Jossult s’y déplaçait en experte. Elle semblait en connaître les moindres recoins. Elle possédait même le code d’accès à l’internat. Le local était désert. Les équipes de garde étaient occupées ailleurs. Dans le vestiaire des médecins, elle demanda à Charles de passer une blouse badgée, et de pendre à son cou un stéthoscope abandonné sur une étagère. Comme dans les feuilletons américains. Pour faire Docteur. Ils montèrent ensuite rapidement au deuxième étage. On s’imagine toujours qu’il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans un service. La surveillante d’étage ne leva même pas la tête lorsqu’ils passèrent devant son bureau vitré. Ils entrèrent tous les deux sans encombre dans la chambre 208. Un homme agonisait sur un lit, bardé de tuyauteries et entouré d’instruments médicaux de surveillance.

- Je veux que vous teniez mon rôle cette nuit, lui glissa-t-elle à l’oreille. J'assiste uniquement ceux qui sont seuls au moment du départ. Je les aide à livrer leur dernier combat. Enlevez votre blouse pour officier. Si une infirmière entre, elle vous prendra pour un proche venu au chevet du mourant.

Charles obtempéra. Il quitta de surcroît son air narquois. Voilà le type d’épreuve à laquelle il n'était pas préparé. Il sentait bien qu'il n'avait droit à aucune échappatoire. Cette étape appartenait au contrat final. En plus, dans cette partie de bras de fer engagée depuis quelques heures, il n’était pas question qu'il laisse entrevoir à son adversaire la moindre faiblesse.

- Parlez-lui avant qu'il ne puisse plus vous entendre. Je vous attendrai dans le couloir. L'équipe médicale sait qu'il n'y a plus rien à faire pour lui. Vous serez tranquille.

Avant de sortir, la Mort augmenta le débit de la pompe à morphine. L’homme souffrait trop pour prêter attention aux propos de ses visiteurs. Dans les minutes qui suivirent, Charles constata un relâchement des traits du malade. Il en profita alors pour glisser quelques mots à cet homme dont l’âge n’était plus définissable, tant la maladie avait œuvré. Chacune de ses inspirations donnait l’impression qu’il allait épuiser son stock de mince énergie résiduelle. Il parvint cependant encore à émettre quelques mots: «Merci d’être venu me voir, Christophe. Je ne suis pas beau à voir.»

L'homme le prenait probablement pour son fils. Cet effort colossal d’élocution creusait encore plus son visage émacié et donnait à ses téguments l’allure d’un masque flasque et disproportionné. Que pouvait-il bien lui dire pour le réconforter, alors que la fin était proche. Comment l'aider à passer dignement le seuil ? Cela allait-il durer des heures? Ce flot de questions assaillait Charles Brennus.

Mais, cette nuit, la mort allait être charitable. A peine audible, l’homme parvint à lui poser une question. La tête en arrière, il fixait un lointain indéfini. Charles se pencha vers le mourant pour lui glisser sa réponse à l'oreille. Le visage de l'homme se décrispa légèrement, au point d’ébaucher un vague sourire. Dans la minute qui allait suivre, mais qui parût à Charles une éternité, son père de substitution abandonna la lutte et rendit son dernier souffle. Charles lui tenait la main, pâle comme un linge. La Mort entra dans la chambre. Il la regarda avec hargne.

- Boulot de merde, votre job! Vous pouvez le garder! Était-ce bien nécessaire de m’infliger cette épreuve alors que mon tour va arriver sous peu?
- Aimeriez-vous mourir seul comme un chien? La mort, les humains en font tout un pataquès. En fait, ils ne la toisent que l’espace d’un instant pour s'apercevoir qu'elle n'est que miséricorde. Filons, j’entends l’équipe de garde qui arrive ! On risque de nous accuser de meurtre !



Rue de l’Arbre Mort, face à l’Église Saint-Germain l’Auxerrois, Charles est encore sous le coup de ces événements dramatiques. Il traverse brusquement la rue comme un automate. Une moto la remonte à contre-sens à vive allure. Le choc est d’une extrême violence. Charles se trouve projeté à plusieurs mètres sur le trottoir opposé. Le motard, un instant déséquilibré, rétablit sa course et continue son chemin, sans daigner s’arrêter. La Mort court vers Charles. Ce n’était pas le final que lui avait fourni le bureau des trépas. Charles ne bougeait plus. De manière étrange, elle ne voyait aucune marque de blessure sur ses membres ou son visage. Étonnant après un choc pareil.

- Il est mort sur le coup! Même pour sa fin de parcours, il aura fallu qu’il se presse! 

Éberluée par cette fin rocambolesque, non-conforme aux prévisions, la Mort vérifia à nouveau. Il était mort. Bel et bien. Marie Josssult poussa alors un hurlement.

- Tu as déjà vu un mort parler! 

Charles venait de se relever d’un bond avant de prononcer cette phrase. Il épousseta son pantalon et sa veste.

- Ça va gueuler au polit bourreau! Une affaire pareille va remonter jusqu’à la direction. Mais vous êtes morte de peur?
- Qui êtes-vous donc à la fin ? demanda la Mort au comble de la stupéfaction et de l’effroi.
- Mon vrai nom? Jesus Levia. Je peux faire aussi dans l'anagramme douteuse comme une grandiloquente tragédienne que je viens de rencontrer. La connotation religieuse de ce pseudo ne me plait pas des masses…. Et si, en fait, j’étais réellement Brennos? Brennos à la tête de ses troupes. Tapi dans une forêt obscure de résineux du massif vosgien. Brennos, puant la cervoise et la peau de bête? Prêt avec mon armée pour une embuscade. L’odeur âcre de la peur mélangée à celle de la sueur complète la palette des exhalaisons. Certains des hommes pensent à leur famille. D’autres au combat à venir. Beaucoup n’en sortiront pas vivants. On les attend, tous ces braves morts au combat. Au grand festin où ils pourront boire tout leur saoul et faire ripaille en compagnie des dieux et des ancêtres. La terre va bientôt se couvrir de sang et l’air s’emplir des clameurs des assaillants. Tumulte de la cohue, ferraillement des armes, chocs des corps. C’est une belle nuit pour mourir. La Grande Faucheuse viendra se poser sur le charnier, mais Brennos aura déjà quitté le champ de bataille. Brennos est un immortel. Ma tirade a du souffle, non?

La Mort était bonne perdante. Les deux partenaires allaient pouvoir deviser jusqu’au petit matin, échanger quelques tuyaux.

- Ma chère Marie, je voudrais vous poser la question qui me turlupine depuis des millénaires : «Est-ce qu’on vous a déjà… euh… ? »
- Baisée?... Cette nuit, c’est fait.

Charles passa alors la main aux fesses de la Mort qui se laissa faire, sans opposer un geste de recul. La rénitence de ses deux hémisphères l’amena à commenter :
- Par Toutatis, je pense que nous allons devenir les meilleurs amis du monde !
Bien entendu, cette partie d’échec ne pouvait se terminer que par nul ou pat. Le roi ne meurt pas aux échecs.
- A moi de vous poser une question, Charles: « Quelle était celle que l’homme vous a posée avant de mourir? ».
- « Tu crois qu’il y a quelque chose de l’autre coté ? ».
- Et vous avez répondu ?
- Oui, la chambre 209.
- Et vous pensez vraiment que c’était la réponse qu’il avait envie d’entendre!
- Je ne sais pas, mais j’ai cru le voir sourire.


Pierre TOSI - Janvier 2010


Cette nouvelle fait suite à celle-ci

mercredi 6 janvier 2010

Ginkgo biloba




Synonymes français : Arbre à noix, Arbre des pagodes, Arbre aux quarante écus, Arbre aux mille écus.

Description : ce curieux arbre au destin remarquable est l’unique survivant d’une famille ayant connue son apogée à l’ère secondaire, il y a environ 150 à 190 millions d’années. Découvert au Japon à la fin du XVII° siècle, il a été retrouvé, plus tard, à l’état spontané en bosquets, dans la province du Chê-kiang en Chine à proximité d’anciens temples.

Espèce dioïque (arbres mâles et femelles), à feuilles caduques, atteignant 30 à 40 mètres de hauteur. Les individus mâles possèdent des branches obliques, dressées, constituant une cime arrondie, tandis que les sujets femelles ont des branches étalées formant un houppier pyramidal à cime conique.

Feuilles en forme d’éventail, échancrées ou non à l’apex, assez longuement pétiolées, à nervation parallèle.

Fruit drupacé ovoïde, ressemblant à une prune de 2 à 3cm de longueur devenant jaune à maturité et dégageant une odeur désagréable, d’où le fœtida apposé en troisième position dans la classification taxonomique. C’est pour cela que les variétés mâles sont beaucoup plus présentes dans nos parcs.

Intérêt : espèce ornementale au feuillage remarquable en automne, époque à laquelle il vire au jaune intense. Quelques plantations importantes dans le sud-ouest de la France, où il est cultivé pour ses feuilles utilisées dans la fabrication du «Tanakan», soluté prescrit dans les cas d’insuffisance circulatoire cérébrale. C’est la présence de flavonoïdes dans les feuilles qui confère ce pouvoir antioxydant. De plus, cet arbre est particulièrement résistant à la pollution urbaine et n'a pas d'ennemis parasitaires connus.

Anecdotes :

Carl von Linné a suivi la notation ginkgo faite par Engelbert Kaempfer dans son livre "Amoenitates exoticae" publié en 1712. Cette notation est également présente dans les notes manuscrites de Kaempfer, ce qui exclut une erreur de typographie. Kaempfer aurait dû écrire «ginkjo» ou « ginkio » avec un «j» ou un «i» pour être cohérent avec les autres mots japonais qu'il écrivait. La romanisation Hepburn qui utilise un «y», et transcrit «ginkyō» l'ancienne lecture japonaise, ne fut inventée que beaucoup plus tard, en 1887. L'utilisation de la lettre «g» par Kaempfer demeure donc inexpliquée.

Le mot biloba vient quant à lui de la forme caractéristique des feuilles, fendues en deux lobes.

Le nom d’«arbre aux quarante écus» vient du fait que le botaniste français, M. de Pétigny, a acheté, en 1788, 5 plants de ginkgo à un botaniste anglais pour la somme considérable de 200 livres, soit 40 écus d’or.

L’autre nom d’«arbre aux mille écus» est aussi expliqué par l’aspect de ses feuilles qui deviennent jaunes dorées à l’automne et forment comme un tapis d’or à ses pieds.

Sources: Guide Vert - SOLAR; Wikipédia







dimanche 3 janvier 2010

Who's Who

 









Version 1.3 du player mis au point par l'équipe de nuit de recherche en ergonomie du Blog-notes de la Mansarde. Le Picon bière a coulé à flots. Le poulet a insisté pour faire son grand retour sur scène après de nombreux mois d'absence, poussé par le courrier volumineux et insistant d'une foule d'adulateurs. Voir "Dog to Be Wild" en bordure de blog pour sa précédente apparition.