lundi 18 janvier 2010

Tomasi et cie


J’étais en train de ranger mon projecteur super-8-Go-Go-Gadget-o-stroboscope. Cette expérimentation technologique avancée appartenait au secteur recherche de ma chambre. En 1971, elle en était truffée. Le sous-voltage de l’appareil - tout bonnement génial, je vous l’affirme - permettait d’obtenir une vitesse de rotation ad hoc du volant d’obturation, afin de produire un effet stroboscopique sans stroboscope. Vous pigez le coup de génie. Ce projecteur « tuné » allait faire merveille à la soirée dansante que j’avais organisée à la Maison des Jeunes de mon quartier. En plus, ce truc à la Tournesol, aurait l'heur de dépister précocement les individus ayant une propension aux crises d’épilepsie. Celle-ci tirait à sa fin. La phrase intercalée m'amène à préciser que je parle de la soirée dansante, plus que de la machine, de la Maison des Jeunes, ou d'une crise d’épilepsie.

Alors que les festivités touchaient à leur fin - je me répète pour que ce soit clair - Jimmy Page déboula en fanfare. Il en avait l’art, l’habitude et le secret. Dans l'ordre qu'on veut. Le sbire était juste un peu plus nerveux qu’à l’accoutumée, c’est tout. Jimmy fut pour la fin de mon adolescence le pendant du Tomasi de Cédric Klapisch dans son film «Le Péril jeune». Il tenait un vinyle qu’il brandit sous mon nez. C'était le dernier album de Led Zeppelin. On disait Led Zeppelin à l’époque, et pas Led Zep ou Zep. On avait tout notre temps et la mode n’était pas encore aux raccourcis clavier. Les spécialistes le nommèrent par la suite - mais le verbe est mal choisi - l’album sans nom. L’hermite, aussi, ou le Zoso. Nous, on disait tout bêtement l’album IV. Jimmy était sapé comme un milord. Blazer bleu marine, pantalon gris, chemise blanche et foulard Brett Sinclair prune autour du cou. Sa tenue «Ta Majesté», c'était histoire de faire dans la provoc. Un domaine dans lequel il était passé maître. Il s’improvisa illico disque-jockey en posant son trophée sur la platine. Il voulait me convaincre de la puissance de feu inouïe de l’arme de quatrième catégorie qu’il venait de débusquer chez le disquaire du coin. Il n'avait même pas eu besoin de remplir le formulaire officiel de demande de port d’arme en Préfecture, me dit-il. Allez savoir pourquoi, Jimmy avait complètement flashé sur le titre «When the Levee Breaks» de l’album? Ceci d'ailleurs, au mépris des autres titres qui ont plus contribué que celui-ci à rendre cet album célèbre.

Durant l'écoute du morceau, le zombi se mettait en transes à chaque solo de Page, le guitariste du groupe. Il mimait alors sur le manche imaginaire d’une guitare virtuelle (fallait être vachement imaginatif) les successions d’accords, de quartes et de quintes. Sa chorégraphie embarquait aussi des poses acrobatiques. Il pensait probablement qu’elles étaient du plus bel effet, ou susceptibles de faire tomber ses groupies en pâmoison. Jimmy Page - le faux, nous l'avions, bien entendu, affublé de ce sobriquet du fait de son adulation sans borne pour le vrai - y alla une fois de plus de sa propagande totalitaire. Il martela le dogme princeps de son programme d’assujettissement de masses laborieuses : «Il n’y a que les cons qui peuvent prétendre que ce n’est pas le meilleur guitariste de la Walhalla, celui qui a assassiné Mozart à grands coups de riffs, histoire qu’on ne nous casse plus les couilles avec ce soi-disant génie de la musique qui ne connaissait même pas l’électricité. ». Tout contradicteur laissant entrevoir une once de scepticisme tombait immédiatement sous le coup d’outrage à spécialiste dans l’exercice de ses fonctions. Le copain qui m’aidait à ranger mon matériel, fin psychanalyste, devant ou derrière l'Éternel, me glissa en douce que ça restait à l’ordre du jour de ne jamais contrarier les fous. C’est sûr, Jimmy avait un léger grain. Un codon avait dû trinquer en plein cross-over d’une de ses méioses. On s’en foutait complètement. L’époque ne rejetait pas les mutants capables de sauver l’espèce dans un milieu social fortement perturbé depuis quelques années. Pour Jimmy, fallait plutôt imaginer un cataclysme, genre météorite ayant entraîné la disparition des dinosaures et d’une foultitude d’espèces, pour lui accorder un quelconque potentiel salvateur pour la dite-espèce. Elle ne pourrait que payer au prix fort le choix d'un pareil spécimen pour sa survie.

L'adolescence est la période durant laquelle s’affine théoriquement les connaissances de l’individu sur sa propre sexualité et celle du sexe opposé. Jimmy n’échappait pas au grand travail de débroussaillage, au pas de charge et de manière assez brouillonne. Anne-Marie, ma promise du moment, venait de m’embrasser ostensiblement et goulûment en sa présence, en guise d’adieu:
- Tu ne veux pas que je te raccompagne, lui dis-je ?
- Non, je dois rentrer avec Blandine qui va me passer des cours. On prépare le bac blanc de la semaine prochaine.
- Et moi, je sens le gaz, me dit Jimmy Tomasi, dès qu’elle eut le dos tourné. On dirait qu’elle me snobe ton égérie. Il ne put cependant s'empêcher d'ajouter, malgré son air froissé: "Tu t’emmerdes pas, mon coco. Elle a une paire de niches et un cul d’enfer ta pinéguette!"
- C’est vrai, je la sens un peu distante avec toi depuis quelques temps. Faut dire que t’es pas génial dans le compliment à la jeune fille de bonne famille. Que tu lui aies signalé dernièrement qu’elle était tellement bandante que chaque fois que tu la voyais danser le rock tu devais aller t’achever aux chiottes ne l’a probablement pas emballée.
- Merde, elle t’a répété ça! C’est une vraie balance. La libération de la femme, c’est une connerie de journalistes. Elles restent monogames.
Changeant de sujet, tout du moins le pensais-je avant d’entendre la fin de sa phrase, il me demanda: " T’as encore une heure devant toi? On va faire la fermeture de l’Excel? Faut que je te lise la lettre enflammée de ma dernière conquête!"

Jimmy n’était pas l’archétype du romantique intégriste doublé d'un amoureux du beau style, un apôtre du tact poussé au sublissime, une référence dans les domaines de la bienséance et de la galanterie fine. On pouvait lui trouver des circonstances atténuantes. Ses parents parisiens friqués l’avaient laissé avec sa sœur aînée, inscrite en fac de lettre à Nancy, dans un somptueux appartement nancéien pour parfaire en solo leurs éducations. Ils estimaient sans doute que le feu roulant de chèques qu'ils leur adressaient ne pouvait que favoriser leur maturation. Tout psychologue vous confirmerait que c'est la bonne méthode, et qu'en sus, cela aide les parents à mieux comprendre les autruches. Alors que je fermais le local, Alain T., un copain de lycée débarqua en ultime vedette américaine:

- J’ai pas dû bien lire le horaires de la soirée ?…
- Effectivement. Pour la première fois que tu me fais l'honneur de répondre à une de mes invitations, tu loupes lamentablement le créneau horaire. On va à l’Excel, tu viens avec nous? Je te présente Jimmy Page, un dandy de triste réputation... Alain, la coqueluche de ces dames, futur étudiant au CREPS de Nancy. Quel bonheur pour moi de me trouver en si gracieuse compagnie !
- Arrête tes vannes ! J'suis pas admis. Mes performances sportives au bac n’ont pas été suffisantes pour qu'ils m'acceptent.
- Alors, raison de plus pour venir avec nous noyer ton chagrin à grands coups de diabolos!

Alain T., c’était le type né trop tard pour servir de modèle à celui qui a sculpté l’Apollon du Belvédère. Un physique à ramasser les nymphettes à la petite cuillère sur son passage. En plus, doublé d’un charme et d’une gentillesse (faudrait peut-être écrire triplé) qui faisaient bien comprendre que dans le "Liberté, Égalité, Fraternité" écrit au fronton de la République, on devrait remplacer les virgules par des points. Surtout "Égalité, point". Son charme opérait aussi sur beaucoup de garçons, quelle que soit leur orientation sexuelle. Ainsi, Jimmy la ferma pendant une bonne partie du trajet dans la 404 familiale, c'est tout dire. Arrivés au célèbre café nancéien, et à peine installés autour d’une table, le charme finit malheureusement par faiblir. Jimmy, sans la moindre vergogne, nous déballa sa lettre et se mit à nous la lire à haute voix. Je vous passe les détails, mais l’idée directrice de la missive était que la jeune éprise refusait tout commerce charnel avant une demande en mariage officielle de son troubadour. Un classique intemporel.

- Merde! Plus elles sont moches, plus elles font du chichi, conclut Jimmy au décours de sa lecture publique. Tu la connais, toi ! Elle a un cul de porte-avions et des lunettes de myope qu’on pourrait utiliser dans un télescope. Pas étonnant qu’elle se soit inscrite à une école d’opticiens. Tu viens d'entrer en Médecine, t’as dû lire que les filles qui baisent pas grossissent en plus comme des éponges dès qu’elles s’y mettent?
Alain me regardait d’un œil goguenard, du style "Où t’as dégoté un sbire pareil?", ou bien, "T’as mis la main sur le chaînon manquant". Lui que j’avais toujours connu sur la réserve, laissa tomber du lourd.
- C'est surtout quand elles avalent, non?

Fou rire des bidasses en folie. Je venais de repérer dans l’établissement, se dirigeant droit vers moi, Fabienne, une fille inscrite en prépa qui me poursuivait - à mon corps défendant - de ses assiduités depuis quelques mois. Je croyais avoir coupé court à son harcèlement en lui apprenant que j’étais en main et qu’il n’était pas bon de s’éparpiller dans ses choix d’objets amoureux, pour sa quiétude morale. Je commençais tout doucement à plonger sous la table.
- Je viens de t’écrire une lettre que du coup je te remets en main propre pour économiser un timbre! Le ton était cassant. Elle fila immédiatement, sa courte mais éloquente tirade sèchement envoyée.
- Le courrier tombe dru en cette saison des fêtes, continua à persifler notre Adonis. On va avoir droit à une autre belle page d’écriture ?
- Stop, les gars, c’est pas mon style! J’ai pas l’impudeur de ce soudard de bas-étage qui étale sa correspondance intime en place de Grève.
- Et l’autre qui nous fait sa chochotte! Si t’as rompu les vœux de fiançailles imaginaires avec la belle Fabienne, moi je suis preneur. Faut en laisser un peu aux copains, mon salaud ! enclencha Jimmy.

Jimmy s'évertuait à mitrailler toute fille qui bougeait une oreille dans sa ligne de mire. Au point de se demander s’il maîtrisait vraiment son affaire avec elles. L'éléphantiasis testiculaire le guettait peut-être? Une variante inverse dans la veine de ses élucubrations sur les désordres hormonaux induisant une répartition atypique des masses adipeuses lors des premiers rapports. Nous étions blottis douillettement au sein des Trente Glorieuses. La jeunesse du moment jouissait d'une légèreté d’esprit très éloignée de celle de la génération actuelle. L'entrée périlleuse et complexe dans la vie active, elle ne connaissait pas. Nous faisions pathétiquement tout notre possible pour reculer l’échéance. Le futur en perpétuelle expansion nous servait d'argument. Bon, pour les centres d'intérêts philosophiques évoqués dans nos conversations, il n'y a pas de grosses différences. C'est à constater.

Peu de temps après l'épisode narré, Jimmy disparut complètement de la circulation. Quelques années plus tard, il m'aborda sur un trottoir. J'eus bien du mal à le reconnaître. Il s'était métamorphosé en une sorte de Mahavishnu. Le foulard autour de la tête, maintenant, une barbe à la Lennon, il prônait désormais le retour salvateur aux vertus intangibles des préceptes religieux. Il avait probablement fini par échapper aux griffes d'une secte qui ne fumait pas que des Gauloises.
Alain T., lui, deux ans plus tôt, s’était engagé prestement aux P.T.T. Il devait nourrir la famille qu’il avait trop hâtivement constituée suite à un dérapage sans contraception avec une fille bien quelconque.
La lettre de l'amoureuse transie, que mon honnêteté de faux cul pensait avoir éconduite en douceur pour la préserver, m’apprenait qu’elle allait s’ouvrir les veines dans l’heure suivante. Geste théâtral à composante hystérique, heureusement sans conséquences dramatiques pour tous.
Autant de signes avant-coureurs de la fin de la soutenable légèreté de l’être de cette époque.

J’ai vu passer en ces temps reculés un nombre de météorites digne de la grande nuit des étoiles. Des utopistes de compétition, des glandeurs olympiques, des braques de haut-rang, des perdants magnifiques, des virtuoses de la déconne. La nostalgie, paraît-il, serait un poison dangereux? Le fracas des illusions sur les rochers massifs de la dure réalité, doit nous en convaincre. Mais quelle époque jubilatoire, tout de même, sans doute sublimée par la lumière trompeuse qui irise l'adolescence. Cependant, le tonton flingueur qui sommeille en moi me pousse à avancer cette remarque: « Vous avez beau dire, y'avait pas seulement que de la pomme, y'avait aut'chose. Ça serait pas dès fois de la belle insouciance, hein ? ».

Note : réécriture de cette anecdote en mars 2014. J'ai constaté avec horreur qu'elle était tout bonnement illisible par endroits. C'est peut-être encore le cas aujourd'hui, estimerez- vous... 





8 commentaires:

  1. Pour moi un de tes meilleurs billets.

    Le bourreau des cœurs et son stroboscope magique m'a fait pisser de rire. Quant à Jimmy Page, il est à espérer qu'il ne soit pas parti en fumée avec tous les membres de sa secte dans une forêt des Alpes au son de "All you need is love" ou de "La Chevauchée des Walkyries" dans un "apocalypse now" final.

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  2. C'est vrai, les années 20 c'était quand même quelque chose...

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  3. Macheprot> après le dépistage des sujets épileptiques de leur vivant, tu préconises un diagnostic post-mortem des diabétiques de la secte en repérant au nez ceux qui sentent le caramel?

    PJB> deux réponses possibles:
    - ah! tu as bien connu les années 20.
    - Mais on est seulement dans les années 10 ?

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  4. Sachant qu'ici on est en 1430...

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  5. PJB> vache, c'est bon pour ton PC. Encore un paquet d'années avant le bug de l'an 2000.

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  6. C'est vrai...encore que le bug de l'an 3000 guette les PC fonctionnant suivant le calendrier amazighe puisque là on est en 2960 !

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  7. La technique du stroboscope projecteur ciné fonctionne bien en dégageant la lentille optique du faisceau. Sinon très drôle votre billet.

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  8. anonyme> j'ai affaire à un spécialiste! Effectivement sinon cela n'a pas un gros intérêt. Merci.

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