vendredi 6 novembre 2009

Soleil couchant


Elle voulait changer d'air, voir la mer. Regards embués vers les cartes postales accrochées au buffet de sa cuisine, petites lucarnes magiques en carton glacé ouvrant sur autant d’évasions convoitées. Tous ces avions qui passaient dans le ciel et elle qui restait plantée sur le tarmac comme une âme en peine. Pour cette femme enfant, il fallait imaginer avant tout la convoitise d’escapades policées. Sans doute imaginait-elle que le soleil des basses latitudes raviverait sa flamme vacillante pour un compagnon palissant ? Un teint de peau colonial à la Somerset Maugham pourrait lui redonner un semblant d’attrait. Une réserve astringente asséchait chez elle toute rosée émotionnelle naissante. Le moindre débordement des sens était dévitalisé sur le champ. Exposer une parcelle du monde secret de sa sensualité déclenchait chez elle un vertige panique. Son éducation l’avait conditionnée aux plaisirs masochistes. Le goût exagéré du sacerdoce à autrui n’est pas sans conséquences. C’est probablement exact que la seule jouissance qu’on puisse réellement offrir aux martyrs arrivés au paradis, c’est de les en chasser à grands coups de pieds aux fesses.

Partir aurait pu l’aider à relâcher ses liens familiaux oppressants. Mais Hugo savait que promptement rassasiée d’excursions convenues, tout la presserait à rentrer au triple galop s'imprégner à nouveau des remugles du paddock tribal, les fontes bourrées de colifichets. Elle avait beau aligner des tirades ronflantes sur les vertus du voyage, il n’y décelait qu’un besoin d’émotions synthétiques sur fond de gargouillis consuméristes.

Hugo aimait voyager, mais malheureusement pour elle, c'était avant tout dans son imaginaire. Ses modes de transport : sa flottille de livres, son escadrille de phantasmes amoureux, son écurie de disques, sa caravane de souvenirs heureux. Comme il est exceptionnel de partager ces modes d'évasion, il voyageait seul la plupart du temps et assez peu géographiquement. En contrepartie, il pouvait embarquer à toute heure du jour et de la nuit quand le ciel devenait gris et le spectacle de la vie triste à mourir.

Un jour, cependant, lançant sur le tapis le fruit de maigres économies, il s’inscrivit avec elle à un voyage lointain. Dés l'aéroport, son coup de poker lui infligea la sanction qui s’abat immanquablement sur celui qui fait fi de ses intuitions. Le glacis émotionnel du lieu de transit où il patientait avant l'embarquement était peuplé d’êtres aux visages tendus, sillonné de colonnes de chenilles processionnaires traînant des paquetages hétéroclites en direction d’aires d'envol où elles allaient se figer dans une attente nerveuse. Se sentir membre discipliné d'un groupe assoiffé de migrations régulées, acteur obligé de séquences de transit réglementées, de conduites automatisées, lui gâchait déjà son plaisir. Sourires professionnels des hôtesses et des stewards, pantomime rituelle des consignes de sécurité ânonnées sur un ton impersonnel à bord de l’aéronef. La chorégraphie grotesque, à l'intention probable des malentendants, lui fichait le bourdon. Qu'on lui mime avec une bonne humeur affectée les gestes à accomplir au décours du crash qui pouvait sonner le glas de la joyeuse escapade, transformait Hugo en observateur goguenard embarqué dans un supermarché volant du tourisme. Le voyage industriel entame le goût du fruit. Les grosses pommes rouges joufflues aux galbes racoleurs des rayons fruitiers des supermarchés n’ont jamais la saveur rare des pommes sauvages cueillies dans un verger abandonné au décours d’une rapine aventureuse.


Hugo, dégoûté des univers passionnels et de leurs douloureux cortèges, avait fait le choix d’une relation calme. Il s'ennuyait paisiblement. Dieu que cette fille avait l’air triste, amoureuse d’un égoïste. Le peu qu'il connaissait de son enfance lui avait suffi à comprendre les règles du jeu principales héritées de son milieu. Elles puisaient dans les valeurs d’un bolchévisme moribond. Du chaudron populaire où bouillonnent théoriquement les forces natives, monte parfois la vapeur corrosive de l’intolérance. Pour obtenir l’adoubement du milieu, il faut souvent en passer par une initiation laborieuse et les jugements sans nuance d’un tribunal populaire. Pragmatisme et utilitarisme sont brodés en lettres d’or sur sa bannière. A chaque religion ses hérétiques. Les anciens artistes commandités par les instances du bolchevisme étaient devenus des plus lourds que l'air, lestés par les dictats idéologiques. Seules, quelques pirouettes facétieuses, arrivaient à bafouer les règles de l'académisme d’état. L'observateur perspicace pouvait alors déceler derrière ces visages radieux tournés vers les lendemains qui chantent, ces bannières frappées de faucilles et de marteaux claquant dans la tempête de la révolution, ces bâtiments massifs et pompeux cimentés par la sueur et le sang des masses laborieuses, ces ciels aux lumières apocalyptiques, des poses statuaires feignant l'élan vital qui dissimulaient en fait, sous des postures cabrées des Spartacus chapeautés de casques prêts à briser des liens, des hommes qui ne s’attaquaient pas à ceux qu'imaginait l'état commanditaire. L'art n'a pas de religion, d'idéologie ou d'appartenance. Il n'excelle qu'en son genre.

Hugo avait résisté patiemment aux jugements avec d’autant plus d’ironie qu’il était issu du même milieu social, bien que n'en n'ayant pas épousé les modes de pensée. La pression du milieu était cependant trop forte pour qu’il puisse aider la fille à sortir du bocal sans l'asphyxier. Hugo était profondément touché par sa gentillesse et son infinie patience. Sa douceur et son tact l’avaient toujours incité à la protéger. Mais comment une fille conditionnée aux poncifs du monde du travail pouvait-elle admirer le sybarite dilettante qu’il était devenu? Il se demandait ce qui l'attachait réellement à lui. Hugo craignait que ce fût le manque d'alternative.

A cette heure, le patient anglais planait au dessus d’un océan sablonneux aux éclats de quartz scintillants. Une heure plus tard, l’avion allait piquer vers un long ruban végétal gainant un filament aux sinuosités molles. La vie se ramassait sur cette bande étroite fertilisée par les alluvions du fleuve Nil qui striait l’immense désert.

A la sortie de l’appareil, Hugo reçut un véritable coup de massue: la température dépassait largement les quarante degrés. Malgré, ou aidé, par le choc thermique, il ne fut pas long à tomber sous le charme du pays. Cette lumière ocre et rose, il ne la connaissait pas. Cette vie grouillante et chaude, ce brassage ethnique bigarré, cette cohabitation entre costumes traditionnels et tenues dernière mode européenne, ce bruit de fond de klaxons échappé d’un trafic automobile anarchique aux antipodes des règles de circulation usuelles, lui montraient à l’envie qu’il venait de changer d’univers. Assailli sans cesse par des commerçants voulant le traîner dans leurs boutiques, juste pour le plaisir des yeux, plongeant alternativement d’une atmosphère mondialisation à celle de scènes de vie inchangées depuis la plus lointaine antiquité, il retrouvait peu à peu sa fièvre imaginative et sa bonne humeur.

Le lendemain matin, accoudé au bastingage du bateau de croisière, il voguait sur un champ de fleurs aquatiques aux couleurs intenses et longeait des berges vertes plantées d’arbres à palmes aux essences variées. Des nuées d’enfants saluaient les passagers un instant avant de reprendre leur baignade au milieu de troupeaux d’animaux domestiques venus boire au fleuve. A l’Ouest, les dunes Arabiques, à l’Est, les dunes Libyques bouchaient l’horizon et faisaient oublier aux passagers qu’ils s’enfonçaient au cœur d’un désert infini. Les halos dorés qui festonnaient les ondulations sablonneuses rappelaient cependant, qu’en arrière, la lumière arrachait à l’océan des sables des vapeurs propices à des couchers de soleil époustouflants. Le guide qui encadrait le groupe sut prestement conquérir son auditoire. Sa culture domestiquée, son humour, l’admiration sans borne qu’il portait à son pays, circonvint rapidement Hugo. Il avançait à grands pas dans sa découverte de l’ancienne Égypte, de ses monuments érigés à la gloire des maîtres et dans sa connaissance des rites dédiés aux dieux, souvent porteurs d’une grande poésie. L’évasion prenait fin quand les préoccupations médiocres du groupe auquel il appartenait et les réflexions du style « les bronzés en croisière» le ramenaient au monde auquel il appartenait. Sa compagne s’adonnait à la collecte forcenée de souvenirs. Elle refusait de passer à coté de bonnes affaires, maîtresse, imaginait-elle, dans l’art du marchandage. Il s’était amusé du courroux qu’avait occasionné une de ses expéditions mercantiles. Tombée sous le charme d’un beau parleur lui laissant supposer un intérêt puissant pour sa personne, elle s’était fait refiler une cargaison de safran capable d’alimenter la consommation française annuelle. Sortie de l’envoutement favorisé par le morceau de Jean-Jacques Goldman «Aïcha» que le fakir aux épices passait en boucle, elle avait compris la manœuvre au moment de l’addition : «Tu aurais du m’arrêter avant, si tu savais que le safran était si cher!»

Hugo lui avait pourtant adressé quelques regards obliques dissuasifs. En fait, il était ce jour en prise à des réflexions d’un autre ordre. Se méprenait-il sur les avances répétées et peu discrètes d’une jeune passagère de la croisière? Elles avaient finies par aviver la jalousie de sa compagne. Celle-ci faisait partie de ces femmes jamais convaincues de leur choix affectif et ne le confortant que dans l’adversité. L’ahurissement d’Hugo tenait au jeune âge de la gourgandine, émoustillée sans doute par son premier voyage exotique. Le coté tordu de la chose : c’était en fait son voyage de lune de miel. Le rustre auquel elle s’était acoquinée pouvait lui poser question. Il était cependant peu probable qu’elle ait été vendue à son maître sur un marché d’esclaves. Hugo était à mille lieues de vouloir donner suite aux signaux de cette midinette en proie au doute ou tout simplement soucieuse de tester ses charmes dans des circonstances plus que douteuses.

l'Égypte était en but aux assauts intégristes. Les rues des villes grouillaient de barbus enturbannés accompagnés de femmes aux habits ternes, le visage dissimulé en partie sous des foulards laissant entrevoir parfois ce qui pouvait passer pour de la résignation. Hugo se demandait si les interdits religieux parvenaient vraiment à étouffer leur désir? Les textes d’extases mystiques donnaient souvent dans un style littéraire qui frôlait celui du récit érotique, empruntant une part de son vocabulaire.

Alors que la croisière touchait à sa fin, désireux de dissiper tout malentendu, Hugo avait décliné l’offre d’une visite de musée en comité restreint à laquelle la jeune mariée l’avait convié ainsi que sa compagne. Il avait préféré flâner le long des quais de la dernière ville escale. Le soleil plongeait vers les sables. Hugo s’assit sur un banc pour mieux profiter de la magie de l’instant. Accoudé à la rambarde métallique qui bordait le fleuve, un groupe d’autochtones en tenue traditionnelle profitait aussi du spectacle. La force de l’habitude ne semblait pas avoir émoussé leur plaisir. Attirée par une température devenue légèrement plus clémente, une marée de promeneurs passait devant Hugo. Les hommes en tête, la suite des femmes dans leur sillage. Des nuées d’étourneaux piaillaient dans les branchages des flamboyants de la grande avenue. Les klaxons de la ville accompagnaient leur concert assourdissant.

Au moment où Ra allait se cacher derrière les dunes, un phénomène étrange se produisit. Des paillettes d’ors sombres et des irisations saumonées emplirent l’atmosphère comme une pluie sèche croulant lentement sur le fleuve. Les oiseaux stoppèrent d’un coup leurs piaillements entêtants. Les bruits de la ville s’estompèrent aussi de manière étrange. Un des spectateurs du couchant salua Hugo en lui souriant. Une femme à la démarche de reine, parée de noir, port altier et tête couronnée, arrivait à leur hauteur. Son visage moyen-oriental s’éclaira pendant quelques secondes d’un sourire éclatant. Un regard de braise comme seules savent en décocher sans ambages les femmes du pourtour du bassin méditerranéen aux hommes qui leurs plaisent, se planta droit dans les yeux d’Hugo. Témoin du manège, son complice égyptien du couchant adressa cette fois à Hugo un sourire amusé. Lui aussi avait remarqué la grande beauté de la passante. Son sourire semblait lui indiquer qu’il appréciait qu’un étranger prenne le temps de contempler la magie des crépuscules de son pays et la splendeur de ses reines.

Hugo tenait la réponse à sa question. Mais était-il nécessaire pour lui de s’asseoir seul sur un banc à des milliers de kilomètres de chez lui pour la découvrir? Il devait cependant convenir qu'il était idiot de refuser un voyage sous prétexte qu'on avait sa petite idée sur la question. Un souvenir de plus à embarquer avec lui sur le galion, les soirs où il appareillait pour s’évader.

Pierre TOSI - Juin 2002 -


Nota Bene : Photographies argentiques personnelles illustrant une nouvelle imaginée durant un séjour en Égypte en 1997.
Celle du haut du billet m'a permis de fixer sur la pellicule le bateau à aubes de « Mort sur le Nil » (Death on the Nile) du film britannique de John Guillermin, sorti en 1978. Il s'agit de la première adaptation au cinéma du roman d'Agatha Christie publié en 1937.


4 commentaires:

  1. Là, fichtre, c'est du ciselé! Probablement pas écrite dans l'urgence, cette nouvelle! Le style est au rendez-vous. Il n'y a pas que les couchers de soleil et le patrimoine architectural du pays qui semblent t'avoir tapé dans l'œil...
    Arrête de me faire le coup de la pure fiction.

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  2. Macheprot> Remerciements renouvelés.
    Bon tu ne vas pas me persécuter encore comme le pauvre Marcello dans huit et demi lorsque à la projection des rushes de son film futur, ses proches se livraient au jeu de retrouver les personnages réels parmi ceux du scénario et ce que l'auteur cherchait à dissimuler.

    Le sujet de la nouvelle est l'évasion et la fuite du réel.

    Ainsi, dans la réalité de mon voyage réel: quelques mois plus tard, un attentat sanglant avait lieu au temple d'Hatschepsout. Le guide francophone égyptien, copte de confession, donnait des cours d'histoire au Canada parce que persona limite non grata dans son propre pays. Il revenait chez lui pendant la période touristique en tant que guide. Il avait d'ailleurs préféré exiler avec lui sa famille dans ce même Canada, par sécurité. Plusieurs autochtones nous avaient demandé notre confession pour les mêmes raisons, nous demandant de témoigner de la ségrégation dont ils étaient victimes en particulier dans leurs univers professionnels. Dans la nouvelle, le sujet n'est que vaguement évoqué.

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  3. j'aime beaucoup aussi !
    et j'apprécie, aussi, ce chant d'oiseau aléatoire qui surprend au détour d'une lecture.

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  4. Noëlle> Merci pour ta lecture attentionnée.
    Quant au chant d'oiseau, je me demandais, oubliant que j'avais programmé mon application Flash pendule de la barre latérale pour émettre ce son tous les quarts d'heures, si je ne devais pas le supprimer. Il faut dire qu'il m'arrive de sursauter au passage des heures quand, cette fois, on entend un chat miauler!!

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