samedi 11 avril 2009

Pastiche pistache


Ce matin, j’ouvre ma porte: le quartier était parti dans la nuit sans laisser d’adresse. Par bonheur, ma boîte aux lettres est toujours là. Un pli s’y trouve avec marqué sur l’enveloppe : « Aux bons soins de la factrice Jument ». A l’intérieur, une lettre haltérophile portant cette double phrase : « Je suis parti faire un tour de quartier avec le croissant de lune. Nous avons profité de l’obscurité pour nous éclipser ». Cela ne faisait pas un pli. Quant aux motifs de la disparition, je pouvais repasser. Mais pourquoi, sans fer ? Au dessus de ma tête, le ciel est marmelade, les fleurs en cellophane jaunes et vertes, les arbres mandarine et une fille aux yeux caléidoscope se tire avec les diams « incredibly high ». Hormis ce fichu quartier qui s’est fait la belle en la payant rubis sur l’ongle, tout serait parfaitement normal.

J’irais en ville puisque je ne pouvais pas faire un tour dans mon quartier pour aller chercher un croissant au coin de la rue qui tourne chez «Pierrot gourmand». On cherchait à me contrarier. Pas de quoi cependant s’engager dans un combat, sans quartier d’accord, ou d’en chier des bulles et des ronds de chapeau. Je n’avais pas envie, je venais juste de passer aux toilettes. Une soucoupe atterrit violemment sur l’herbe rouge constellées de fleurs bleues, rondes comme des boules de Keno. Manquait plus que ça: une soucoupe violente.

- Salut, dit le martien. Je m’appelle Boris Pea Pea. Moi qui pensais que c’était une ânerie que de les représenter comme des petits bonshommes vert pois avec des oreilles en forme d’entonnoir, je tombais de la lune, preuve qu'on peut le faire même quand on la voit pas.
- Pea Pea ? Vous manquez bougrement d’imagination sur Mars pour donner un deuxième prénom identique au nom ? Ainsi, je m’appelle Pierre Jean Bertrand. Cela vous en bouche un coin, heing! Mais parlez plus fort, je vous entends mal.
- Vous aussi, parlez plus fort, je suis un peu dur de l’entonnoir ! Il hurlait cette fois comme un martien sourd, à tue tête de pipe.
- Ça irait peut-être mieux si vous mettiez l’entonnoir de l’autre coté. Il obtempéra et hurla de nouveau mais cette fois encore bien plus fort qu’un vénusien sourd (et ça gueule un vénusien sourd, un martien peut vous le dire!) car il venait de porter son oreille du bon coté à sa bouche. Mais arrêtez donc de hurler ! Tout le monde va nous entendre et vous savez ce qu’est le bouche à oreille.
- Faudrait s’entendre !
- Vous n’êtes pas gêné de laisser des traces de pieds de soucoupe sur ma rouge pelouse ? Je vous signale au passage que vous avez un pied dégonflé...
- C’est à cause de la chaleur... Vous aviez la tête de quelqu’un qui a besoin d’une soucoupe pour aller en ville histoire de changer de quartier, alors j'ai freiné des quatre pieds. Vous avalez quoi, là ?
- Un coing, pourquoing ? J’avais la louche bleine.
- Ah ! Vos selles sont molles ?
- Mais de quoi je me mêle. Vous feriez mieux d'en prendre un au lieu de faire le pet sur ma pelouse qui n’est pas une toile cirée que je chasse, d’eau si l’on veut. Je n’avais pas encore avalé tout à fait mon remède. On a le droit de prendre son temps avant de le perdre.
- Avec toutes ces allusions scatologiques foireuses comme des pets, vous devez faire une fixation anale, lâcha-t-il, en même temps que l’entonnoir !
- A quoi pourrait bien me servir une telle fixation?
- Je ne sais pas… à y suspendre vos lunettes pour aller aux WC, par exemple.
- Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez me faire voir par là ?
- Bon, arrêtez de tourner autour du pot et montez en arrière à l’arrière de ma soucoupe, vous verrez bien. Vous avez déjà une tête de bientôt constipé, pas la peine en plus d’avoir celle d’un idiot bête à manger du coing.

Un voyage en soucoupe, même si ce n’est pas ma tasse de thé, pourquoi pas, après tout?
- Vous pourriez tout de même me parler plus poliment, Monsieur le martien!
- Madame, la martienne! Les martiens ont un très long sexe accroché à l’entonnoir gauche, quand ils portent de ce coté. Les martiennes, elles, s’appellent toutes Boris, c’est à cela qu’on les reconnait facilement.
- On doit confondre facilement le martien avec une pompe à essence ?
- Super drôle votre vanne de pompiste !

La martienne pilotait comme une extra terrestre. Elle fit au moins vingt fois le tour du rond point Raymond Devos avant de stopper net en râlant : «Y en marre des bouchons ! »
- Moi, ce matin, ça m’arrangerait plutôt, rétorquais-je en avalant un autre coing.
- Bon ! Il faut que je vous arrête à ce coing. Vous irez plus vite à pied. Moi, j’ai fini ma journée. Je vais voir ce qu’on passe au cinéma cet après-midi en matinée.
- « Mars attack ».
- Yes ! Mon film préféré. Le martien est polyglotte et s’adapte illico au changement de langue, comme mon correcteur orthographique.
- Yes ou oui, mais vous n’allez pas vous garer sur cette tasse ! Normalement c’est l’inverse.
- Oui ou yes, mais elle est retournée. Je vais me poser sur le dos ventre à terre.

Cela devenait une histoire à dormir debout. A peine arrêtés : « Vous me devez cent sous. »
- Cent sous alors que je suis sans dessus-dessous !
- Vous êtes le troisième type que je rencontre ce matin qui est dur de l’oseille. Pour une martienne, la rencontre du troisième type de la matinée devait être la goutte qui fait déborder la tasse. Furieuse, elle sort un pistolet atomiseur et pas pour se parfumer : «Alors vous faites tomber l’oseille, yes or no!! »

Une oseille faisait le trottoir, je luis fais un croc en jambe illicroc. Faut être dur avec l'oseille. Hop, je la ramasse et crac, je la mets dans la soucoupe de Madame Pea Pea.
- Merci, Monsieur, mais si vous saviez tous les malpropres qui ne laissent pas les lieux comme ils les ont trouvés. Elle était encore verte de rage mais elle cachait bien son jeu, cela se voyait à peine. Elle se calma totalement après avoir grignoté un morceau d’oseille qui trinquait méchamment dans cette histoire et commençait à faire la soupe à la grimace.

Enfin, chacun son truc, moi c’était le coing. Je n’avais pas fait trois pas sur le trottoir, deux et demi en fait, que Boby se pointe et me dit tout de go que sa Cathie l’a quitté, qu’il en a parlé à Raymond à qui cela semblait faire une belle jambe. Tu te rends compte, de la part d’un cul de jatte, ça m’a coupé les pattes. Il a pris ça par-dessus la jambe.
- Fais confiance à Raymond pour mettre les pieds dans le plat !
- J’ai fait mine de lui crever les pneus, il est parti sur les chapeaux de roues, ce faux cul !
- Ah ! Il n’a plus ses fers à repasser. Cela m’aurait arrangé pour mon pli.
- Quel pli ? Trop long à expliquer à un homme froissé que sa Cathie a quitté probablement pour partir à toutes jambes avec le cul de jatte en question prendre son pied sans s’en faire.

Il est déjà tard tard. Je ne vais pas faire le pied de grue sur le trottoir avec ce raseur et ses histoires de cul de jatte sans queue ni tête. Par bonheur Frédéric Dard Dard arrive fissa fissa à la rescousse en compagnie de Dino Buzzati qui prenait son dessert dare-dare en avançant clopin clopant une cigarette au bec. Pas facile. C’est Dino qui m’a sorti du KK. Oui, en plus il bégayait un peu. Boby l’harponne aussitôt ainsi que Frédéric connu pour être le plus grand bavard de l’Hôtel de Ville.
- Sa Cathie l’a quitté, ça l’inquiète.

Ce n’est pas le tout, avec ces multiples contretemps temporo-spatiaux et la grande jatte de Boby et ses histoires de cul, je n’ai pas encore déjeuné. Quelle heure reptile ? Fichtre midi moins le tiers. Je fonce au « Monthy Python » pour commander un boa. Le « Monthy Python », c’est le clou du fastfood quand on doigt manger sur le petit Poucet.
- Pas trop cru le boa, sinon ça me reste sur l’estomac.
- Vous n’avez pas l’air dans votre assiette ?
- Non, ce matin, j’ouvre ma porte, mon quartier a disparu.
- Voilà ce qui arrive quand on ne fait pas gaffe aux courants d’air, ça vous enrhume un quartier en moins de trois. Régine, un boa bleu pour Monsieur ! Monsieur comment d'ailleurs ?
- Monsieur Dada, mais je ne suis pas à cheval sur l'étiquette, vous pouvez m'appeler Huh sans que je vous avoine.

7 commentaires:

  1. A l'intention de tous les cons qui ne le liront pas, je tiens à signaler en toute fausse modestie que ce billet est extraordinaire. Qu'on se le dise! J'ai un entonnoir dans la bouche pour le clamer haut et fort. Au fait, la martienne a adoré le film qu'elle connaissait déjà.

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  2. HONDULAIS Anatole13 avr. 2009 à 10:55:00

    Pierre Jean Bertrand...quel nom ridicule !

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  3. Anatole> au point que j'imagine que, de son vivant, personne ne peut s'être vu affublé d'un pareil nom. Tout au plus, un sobriquet trouvé par un mauvais auteur de contes pour faire peur aux enfants.

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  4. L'oseille fait un tabac sur mars, pourrais-tu m'en envoyer une dizaine de cartouches sur Mars. C'est ce que tu as fumé en écrivant ce texte que j'ai du mal à classer entre période zazousurréaliste et néopsychédélique décadente? Chronique martienne dadaïque peut-être?

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  5. Boris> "Touche pas à l'oseille, salope!" Maître Folace - Les tontons flingueurs.

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  6. Tu as mis ton traitement de texte sur "écriture automatique"?

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  7. Macheprot> Non, je ne suis pas breton...

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