mardi 28 octobre 2008

Heureux qui comme Ulysse...



Ce billet est une forme de remerciement à un de mes anciens professeurs de Français-Latin. S’il en est dont je me suis empressé d’oublier le nom pour éviter d’alimenter quelques rancœurs envers l’Education Nationale, il faut veiller cependant à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. On lui donnait ce sobriquet: «le pif». Le visage de ce petit homme ayant de faux airs de Louis Jouvet, était paré d’un appendice nasal gracieux que Cyrano de Bergerac n’eut pu renier. Je romps avec l’anonymat qui sied à la tenue d’un blog pour faire, c'est un grand mot, "son éloge public": il s’appelait Monsieur Floss - je ne sais pas s’il est toujours en vie? Les pédants latinistes en herbe que nous étions s’empressaient d’ajouter "floris" pour décliner son nom. Le fait d’enseigner les deux matières évoquées pouvait expliquer son vif penchant pour la littérature du 16ème siècle et son amour profond des poètes de la Pléiade. Ceux-ci engagés dans l'entreprise de «l’illustration de la langue française» utilisaient un copieux matériau de construction à base de références classiques grecques et latines tout en apportant à l’édifice leurs propres néologismes, briques de notre langue en devenir.

Ce professeur était intarissable sur le sujet. Son habilité à exposer les belles facettes d’un sonnet nous amenait à comprendre que les plus habiles, malgré le carcan imposé à cet art difficile, s'en servaient pour amplifier la beauté de leurs poèmes aux thèmes simples. Il accompagnait cet exercice d’une multitude des références biographiques et nous faisait sentir la fraîcheur et la vigueur naissante de la langue du XVIème siècle de ce groupe de sept poètes français d’abord nommé la Brigade avant de devenir la Pléiade. La patience infinie et la bonté sans borne du personnage nous poussaient à succomber à son prosélytisme.
J’entends régulièrement le célèbre poème de Joachim du Bellay mis en musique (bonne ou mauvaise idée?) par un jeune chanteur français sur les stations de radio: Heureux qui comme Ulysse... J’ai été fort étonné qu’à deux reprises mon fils de huit ans me questionne sur les paroles de la chanson diffusée par l’autoradio sur le chemin de l’école. Heureux retour aux sources, de la jeunesse, inspiré par le plaisir du retour aux sources de sa jeunesse de du Bellay, ami de Ronsard qu’il avait accompagné au célèbre collège de Coqueret à Paris. Parti à Rome avec son cousin cardinal, prélat et ambassadeur, il s’y ennuie à repousser les créanciers du palais. Il se sent exilé parmi les intrigues et mesquineries de la cour. Ce sonnet exprime clairement sa nostalgie du pays natal.



lundi 27 octobre 2008

Isola Bella


Avant que ma région ne s'enfonce au creux des brumes automnales, une carte postale ensoleillée du pays de mes ancêtres paternels italiens. Un point de vue sur le Lac Majeur à partir des Jardins du Palais d' Isola Bella, une des îles Borromée. Pas de référence sur l'auteur.
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dimanche 26 octobre 2008

Il est un air pour qui...



Qui jetterait un œil à ma "cédéthèque", constaterait vite que mes goûts musicaux vont du classique à la musique contemporaine. Selon mes humeurs, je pioche ça et là dans les rayonnages. Cependant, le secteur "années 70", est le plus souvent mis à contribution quand je souhaite abandonner une idée bougonne. Oui, cette musique de barbare pratiquée par des exécutants un peu bucheron aux attitudes scéniques souvent simiesques et outrancières a des relents de révoltes adolescentes. Oui, sa technique musicale est souvent approximative et l’on est loin de celle des instrumentistes classiques. Mais il est des morceaux de l’époque pour lesquels je donnerais, pour paraphraser Nerval, tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, des airs pas si vieux que cela, toniques et sincères qui pour moi seul ont des charmes secrets.


Ainsi, je réécoutais ce matin un titre des Creedence Clearwater Revival, pas le plus connu du groupe: Ramble Tamble. Un Folk-Rock basique à l’instrumentation rudimentaire et au message sans portée philosophique. Le solo central de guitare mugissant, assez proche des sonorités de quelques titres des Shadows, me réconcilie toujours avec l’humanité et suggère que la simplicité n’est pas forcément une faute de goût.
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vendredi 24 octobre 2008

L'écran plat du geek qui a la dalle


Faut savoir vivre avec son siècle, que non! Le poste de télévision de 2 tonnes avec son tube cathodique bombé et ses coins ronds offrant une image en noir et blanc avec ses jolis parasites brillants dus, en partie, à la fourchette à escargots que vous avez enfichée dans la prise d’antenne à l'arrière, a vécu. En bon «geek», vous auriez du faire l’acquisition du premier téléviseur plasma proposé en 1999 pour une bouchée de pain de moins de 10.000 euros actuels, à l'époque, on comptait encore en francs. Ce produit, excellent consommateur d’énergie, a la vertu sympathique d’être sensible au "burning" (brûlures d’écran laissées par des images fixes, style logo des chaînes). Les techniques de fabrication industrielle extrêmement complexes passent à la casse un pourcentage non négligeable de dalles défectueuses et expliquent la baisse lente de leurs prix de vente. Ensuite, révisant votre choix, vous auriez du foncer sur les premiers téléviseurs LCD, tout aussi couteux au départ que les précédents, vous proposant une image pâlotte correctement visible si vous vous placiez face à l’écran... dans le noir total. Bon... un peu de patience, les prix vont baisser, les indices de luminosité progresser et les angles de vision devenir acceptables. On se lance alors, maintenant? Coup dur, arrivée de la TNT en France. Les anciens téléviseurs LCD ne possédaient pas de décodeurs TNT intégrés: "Ouf, bien fait d’attendre!".


 Les directives actuelles imposent désormais la vente de téléviseurs équipés de décodeurs MPEG2. Comme quoi, la patience a du bon, surtout quand on sait le temps qu’il a fallu pour que la TNT débarque dans certains départements, «because» discussions serrées pour l'attribution des fréquences d’émission avec nos voisins. Parfait, la TNT est chez vous, le progrès avec! Succès commercial de la TNT et premières expérimentations d’émissions sur les satellites en haute définition. Fallait acheter, bien entendu, un téléviseur HD. Oui mais Ready ou Full. Proposant le 1080i (interlace = entrelacé) ou le 1080p (progressive scan = balayage progressif) en 1080 lignes. Non malheureux, HD Full, c’est mieux: "Ah bon! Banco alors?". Pendant ce temps, bagarre sur les standards haute définition et bataille entre Blu-ray et HD-DVD. On va attendre encore un peu que tout cela se décante... Un an après, on peut y aller, on casse sa tirelire.



 Oui, mais, avez-vous pensé à la connectique arrière (ou en façade d’ailleurs)? Combien de prises HDMI, VGA, S-vidéo, péritel, Y.cb/pb.cr/pr, DVI et RCA? Hein! C’est quoi tous ces standards «zarbis» pour lesquels on ne voit pas de différences flagrantes sur son écran. Il semble bien que la norme HDMI se généralise sur la plupart des beaux appareils du commerce qu’on va brancher sur son téléviseur. Alors, franchissez le Rubicon : «Alea jacta est !», foncez sur l’affaire du mois. A la fin de l’année 2008, mise en place progressive de chaînes TNT haute définition en natif en France. Les téléviseurs vendus jusqu’ici n’avaient pas l’obligation de proposer des décodeurs TNT-MPEG4, nécessaires à la réception. Les constructeurs ne se sont pas privés de ne pas les inclure! Faudra acheter un décodeur externe de plus de 200 euros pour recevoir les chaînes en haute définition, ou pour le Geek, un nouveau téléviseur! Excellent pour la vente ces avancées à petits pas des technologies de télévision. Rien à envier à l'informatique.
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Tous ces rebondissements font que ceux qui ont décidé d'attendre la fin 2011 et l'arrêt des émissions hertziennes en analogique pour changer leur téléviseur, n'ont pas fait un trop mauvais calcul: conserver son bon tube cathodique, moins gourmand en énergie et offrant une image lumineuse, contrastée, respectant les noirs. Je ne parle pas de racisme, mais du rendu correct de l’absence théorique de couleur qu’est le noir sur votre écran. Pour être juste, les images HD, ça change un peu de celles du téléviseur «Radiola» noir et blanc avec la fourchette qui sert d'antenne...


N.B: j'ai fait l'impasse sur le format 16:9 et ses images offrant des formes gracieuses aux présentatrices de la météo qu'on finit, par lassitude, à ne plus passer en mode zoom, surtout les téléspectateurs de extrême Nord et Sud de la France ne voyant plus alors figurer leurs villes à l'écran. L'écran cathodique reste toujours le moins gourmand en énergie: peu de gens sont au courant (électrique bien sûr...).

Ajout: dernier coup de commerce douteux en vogue, les téléviseurs à LED


jeudi 23 octobre 2008

Le vieil homme et l'enfant (1967) - Claude Berri



Nous ne sommes pas dans la fable. Le fait que ce film soit en grande partie autobiographique et la qualité extraordinaire du jeu de ses acteurs font sans doute qu’il sonne parfaitement «juste». L’histoire de cet ignoble pépé pétainiste, ancien poilu «bouffeur» de curés, de « rouges », de juifs et de tout ce que la propagande de l’époque durant laquelle le film se déroule pouvait donner en pâture à la crédulité et à la frustration populaire, bascule suite à une rencontre. A son insu, il va héberger pendant l’occupation, un enfant juif envoyé dans les Alpes par ses parents pour le protéger des rafles nationales socialistes. La complicité touchante qui naît entre les deux êtres révèle l’humanité cachée du vieillard tout en faisant de lui «un juste parmi les Nations malgré lui».

La profonde haine des autres qui l’avait fait se réfugier dans l’amour exclusif de son chien et de ses lapins le quitte peu à peu, et cette façade hideuse qu’il avait bâtie autour de sa forteresse révèle, lorsqu’elle finit par s’écrouler, sa profonde humanité. La scène finale, sans pathos ni mièvrerie ne peut qu’émouvoir le spectateur.

Cette œuvre maîtrisée de bout en bout par Claude Berri joue sur les paradoxes, fait voler en éclat les clichés et donne, mine de rien, une superbe leçon de philosophie et d’histoire à ceux qui n’ont pas connu cette triste époque. Cette peur de l’autre, de «l’étranger qui est en nous», montre à quel point les rapports humains gagnent à passer du virtuel au réel. Mon enfance et mon adolescence m’ont mystérieusement protégé des a priori racistes, xénophobes et corporatistes. Ce n’est que sur le tard que j’ai perçu ces grands travers humains auxquels tous autant que nous sommes pouvons céder un jour, aigris par les difficultés de la vie qui nous font alors chercher à nos déboires des responsables extérieurs, un bouc émissaire sur lequel décharger le poids de notre mal être.
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Michel Simon, un acteur colossal du cinéma français !

lundi 20 octobre 2008

Vicky Cristina Barcelona: Woody amène son psy à Barcelone


Le sujet est vieux comme Hérode: sexualité et culpabilité. Puritanisme contre libertinage. Il reste cependant d’actualité dans nos sociétés occidentales qui nous refont une poussée de moralisme. La libération des mœurs consécutive à la révolution culturelle des années soixante était donc une belle galéjade. La sexualité humaine reste un univers secret que chaque génération doit redécouvrir pour son propre compte, faute de communications réelles avec les adultes qui ont défriché le terrain avant eux et pourraient leur apporter quelques orientations claires si eux mêmes en avaient. Amour raison, amour passion, amour à trois, amour des autres, amour de soi. Je discutais récemment avec un psychiatre sexologue. Je m’attendais de sa part à un discours abscons fourmillant de citations freudiennes tentant de m’expliquer les principaux motifs amenant dans son cabinet consultants et consultantes. Une phrase basique de café du commerce était alors tombée comme sentence : «Si tu savais à quel point les gens n’arrivent pas à s’aimer eux-mêmes ! »

Je restai un temps sur ma faim avant de comprendre qu’il avait parfaitement résumé un grand travers humain: la question obsessionnelle qui tente de rassurer: «Est-ce que vous m’aimez ? Et sinon, quelle faute ai-je donc bien pu commettre? »

Le roman moderne y puise une bonne partie de sa matière. Choderlos de Laclos et ses «Liaisons dangereuses» avait exploré l’art du libertinage et ses dérives. Stendhal, le précurseur du roman moderne, les eaux tempétueuses de la Passion amoureuse. Ses chroniques italiennes et ses promenades dans Rome ont-elles ouvert la porte aux "espagnolades" de Woody Allen? «Chambre avec vue», d’Edward Morgan Foster avait servi de base au splendide film éponyme de James Ivory traitant parfaitement du sujet: quand le puritanisme anglo-saxon perd pied en bordure de Méditerranée, les yeux trop clairs éblouis par des lumières trop vives. Le film en question se déroule en Toscane, mais en Italie, la mer n'est jamais bien loin...
*Dans «Vicky Cristina Barcelona», il faut attendre le milieu du film pour que déboule l’incendiaire Penelope Cruz éclipsant illico la concurrence et nettoyant prestement les oreilles et les yeux de ses rivales du reliquat cailleboté victorien laissé par leurs dernières tétées. Les cow-girls qui croyaient maîtriser leurs pulsions amoureuses, aidées par de solides références apportées par Walt Disney et les grandes séries américaines, sombrent corps et biens dans l'aventure. Retour au pays, tourneboulées par le coup de tabac, de nos deux femmes "modernes".

dimanche 19 octobre 2008

Dix ans après




1998 - argentique

Retour de d’Artagnan sur les lieux où Constance Bonacieux coule de jours heureux dans son Château du Montet. Les techniques photographiques ont évolué entre temps. L’argentique s'est vu traîtreusement blessé au flanc d’un vilain coup d’estoc dans le guet-apens tendu par le numérique. La forêt du château a été balayée par la tornade, mais, doucement, la nature a repris le dessus. Le mousquetaire a rengainé son fleuret. Il l'a troqué contre un mousquet moderne dissimulé sous sa cape. Un son de gâchette électronique a remplacé le feulement familier du rideau d’obturation. Une image à la netteté implacable nargue le tirage vaporeux du passé.




2008 - numérique

vendredi 17 octobre 2008

La date des dernières règles



Madame la vendeuse, vous avez des règles bleues ?
- Oui, bien sûr.
- Vous devriez aller consulter votre gynéco !

Il n’est pas nécessaire de se plonger dans les grandes théories psychanalytiques pour vite comprendre que les troubles du comportement alimentaire sont souvent intriqués avec ceux touchant à la sexualité. L’anorexie mentale en est une illustration relativement typique. Dans cette pathologie difficile pouvant mettre en jeu dans ses formes extrêmes le pronostic vital des jeunes filles et adolescentes qui en souffrent, on constate que l’absence des premières règles ou l’arrêt des règles précède souvent la cachexie. Les spécialistes ne sont pas unanimes sur ce fait, tout comme le contexte familial type pouvant favoriser la pathologie. Les adolescentes et post adolescentes anorexiques auxquelles j’ai pu être confronté (le terme s’impose) répondaient la plupart du temps au contexte classiquement décrit: jeune fille de milieu aisé au parcours scolaire brillant avec mère possessive et père symboliquement absent; activité sportive intense; volonté farouche et désir de maîtrise personnelle inquiétant parfois l’entourage. De l’autre coté du bureau, quand ces jeunes filles me fixaient par instants, je sentais bien dans leur regard qu’il y avait du défit dans l’air. Ne serait-ce qu’à constater la capacité qu’a l’anorexique mentale de contrôler au gramme près sa courbe pondérale, on comprend vite qu’on n’a pas en face de soi un personnage banal. La prise en charge de cette affection est une affaire de spécialiste qui dépasse les compétences du "simple" gynécologue. Celui-ci est cependant consulté en début de bilan pour rechercher d’éventuelles anomalies organiques ou fonctionnelles de la sphère gynécologique en présence d'une aménorrhée.

L’aménorrhée se définit comme une absence de règles. Il existe deux types d'aménorrhées:

- l’aménorrhée primaire c’est-à-dire l'absence de règles chez une adolescente ou une femme n'ayant jamais été réglée. Cette absence de règles de l'adolescente devra être distinguée du retard pubertaire. En pratique, cela signifie absence d'apparition des premières règles à partir de l'âge de 16 ans.
- l’aménorrhée secondaire ou absence de règles depuis plus de 3 mois chez une femme déjà réglée.

«Causes et physiopathologie des aménorrhées», une des questions redoutées aux examens par l’étudiant en Médecine. Le catalogue est vaste et complexe. Quelques années de pratiques vous font comprendre, qu’avec un interrogatoire rapide et quelques examens cliniques de base, on a tôt fait de démêler l’écheveau dans la plupart des cas. Exit alors des pathologies rares aux noms ronflants ou alambiqués.

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ANECDOTE

Le remplaçant harassé du gynécologue obstétricien d’une préfecture de la région Champagne-Ardenne ouvre la porte du cabinet médical pour laisser entrer la trentième consultation de la journée. Madame XX, en compagnie de sa fille C., engage immédiatement la conversation :

«Le Docteur R. est en vacances ? Peut-importe, il faut bien que la jeune génération entame sa formation. Vous êtes issu de quelle Faculté ? ». Rupture avec le discours habituel : «Tiens, ce n’est pas comme avec le Docteur R., vous prenez à l’heure, vous au moins… »

Madame XX est la femme d’un notaire en place dans la grosse bourgade. Une jolie femme accorte portant la panoplie vestimentaire qui va avec la fonction du mari. Sa fille, 18 ans 1/2, brune au morphotype longiligne, répond aussi aux critères de mise. Durant l’interrogatoire médical, c’est la mère qui prend la plupart du temps la parole. Sa fille me regarde alors, sourire aux lèvres, semblant louer mes efforts pour rester courtois et ne pas suggérer à sa mère que la consultation médicale n’est pas pour elle. Elle m’apprend que sa fille est de retour des Etats-Unis où elle vient de passer une année de Droit dans une Université prestigieuse du pays.

«J’avais été amenée à demander les conseils de notre ami le Docteur R. pour C., il y un près d’un an. Ceci, à la suite de troubles alimentaires entraînant un fort amaigrissement associés à l’absence persistante de ses premières règles. Elles sont survenues en fait peu de temps après son exil. Chez moi aussi d’ailleurs, Docteur, cela a toujours été la pagaille dans ce domaine. Elle m’a appris qu’au bout de quelques cycles peu réguliers et pas bien glorieux, elle était repartie à la case départ et qu’elle ne voyait de nouveau plus rien. Je profite qu’elle est de retour en France pour refaire un petit bilan.»

Moi, intérieurement: elle ne parle pas de cécité, cela me paraît "clair", et je suis confronté à un diagnostic d’aménorrhée secondaire. Désireux de garder ma réputation de "médecin qui prend à l’heure", je demande rapidement à la jeune fille de passer dans la salle d’examen, de se dévêtir et de monter sur la balance. Au bout de quelques secondes, j’entends, encore assis à mon bureau : « J’ai pris tout juste un kilo depuis un an». Noté, ainsi que la date des dernières règles remontant à Mathusalem. J’abandonne la mère pour rejoindre la fille. Elle n’est pas squelettique et tous les signes sexuels secondaires sont présents et bien présents. Tension normale. Installez-vous, Mademoiselle. Pas de mouvements d’appréhension particuliers ou d’attitudes farouches classiques chez la jeune fille dans ce genre de circonstances. Plutôt même, quelques signes semblant indiquer qu’elle recherche de ma part une forme de connivence. Je vous épargne la chronologie en usage des gestes gynécologiques à entreprendre pour passer tout de suite au classique toucher vaginal redouté par les externes en médecine. Redouté parce que parfaitement symbolique et gênant, vu leur manque de pratique qui rend ce geste peu profitable à l'élaboration d'un diagnostic précis. Le mien s’affine. On est en présence d’une masse pelvienne de la taille d’un pamplemousse, légèrement déviée vers la droite. L’examen est indolore et le doigtier ne porte pas de traces de sang. On était encore à l’époque bénie où le gynécologue pouvait faire des échographies au cabinet sans risquer de se retrouver devant un juge d’instruction en cas de compte rendu incomplet ou de non habilitation à cette pratique.

La conversation va prendre désormais une tournure surréaliste. Annoncer son "verdict" à une patiente demande dans certaines circonstances un peu de psychologie et peut amener à le formuler en utilisant quelques tournures de style. Bon, on pouvait hésiter avec un gros kyste de l’ovaire droit, pour la forme. Tenant la barrette d’ultrasons sur son ventre, je regarde la jeune fille. Quelque chose dans son regard m'indique que je dois y aller franco : «Vous voyez, ici, sur le moniteur, c’est la tête du bébé. Là, on voit bien son cœur qui bat. Si on mesure le diamètre bipariétal et la longueur cranio-caudale, on peut évaluer l'âge du fœtus à 3 mois dix jours, et en m’avançant beaucoup, que c'est un garçon. On va essayer d’accélérer la procédure de déclaration de grossesse pour ne pas trop sortir des délais. Je vais vous prescrire les examens biologiques obligatoires et vous donner les conseils d’usage. L’examen gynécologique est tout à fait normal par ailleurs. »

Retour au bureau. La mère reste muette comme une carpe, droite dans ses bottes. En l’occurrence, des escarpins de marque. Elle a tout entendu, bien sûr. C'est ce que m'autorisait tacitement sa fille dans les minutes précédentes. Retour de celle-ci, comme si de rien n’était.

« On va aller faire la prise de sang demain C... Je vous dois combien, Docteur ? »

Je n’ai pas eu le courage de facturer l’échographie. Mademoiselle C. me salue avant de sortir et m’adresse un regard complice que j'imagine vaguement teinté de soulagement. Pourtant, son histoire à venir est loin d'être simple et il faut imaginer un étudiant de l'autre coté de l'Atlantique qui va prendre un méchant coup de mou à la nouvelle. Comme quoi, la vieille technique parfois décriée de la séparation temporaire mère fille dans les «anorexies mentales qui n'en sont pas», peut amender certains symptômes gynécologiques au-delà de toute espérance et vous confirmer une fois de plus que la première cause d’aménorrhée secondaire, c'est la grossesse.

dimanche 12 octobre 2008

Das deutsche Kino ist nicht kaputt !



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Non, je ne fais pas l’impasse sur le cinéma de Rainer Werner Fassbinder mort en 1982, ni celui de Wim Wenders avec leurs belles éclaircies des dernières décennies, mais, plus récemment à intervalle réduit, le cinéma allemand nous a offert deux pépites extraites du même filon: l’ancienne DDR, la mal nommée «République Démocratique d’Allemagne».
*Wolfgang Becker - « Good Bye, Lenin ! » - 2003 -
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L’histoire:

Le 7 octobre 1989, Christiane doit assister aux célébrations du 40e anniversaire de la RDA. Elle est sur le trajet contrainte de s'arrêter, à cause d’une manifestation à laquelle participe son fils Alex. Elle voit les policiers réprimer la manifestation et arrêter avec violence son enfant. Elle s'évanouit et tombe dans le coma. Quelques semaines plus tard, le Mur de Berlin tombe et les deux jeunes gens s'intègrent dans la vie occidentale. En juin 1990, leur mère se réveille. Le médecin conseille à Alex de tout mettre en œuvre pour éviter la rechute que causerait un choc trop important. Ceci conduit Alex et sa sœurAriane à cacher à Christiane les changements politiques qui ont eu lieu. Ils réaménagent l'appartement familial comme avant, cachent toutes les améliorations technologiques et les nouvelles mentalités, retrouvent les marques des produits d'avant. Ils y parviennent plutôt bien avec l'aide de voisins et d’amis.
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Ce film extrêmement touchant qui oscille entre humour et tendresse est une ode à la tolérance, au respect des hommes et des femmes qui, emportés malgré eux par des courants idéologiques qui les dépassaient, n’en ont pas tous perdu, loin s'en faut, leur capacité à conserver une profonde humanité.
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Florian Henckel von Donersmarck - « La vie des autres » - 2007 -

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L’histoire:

En 1984 à Berlin-Est, Gerd Wiesler (HGW XX/7), capitaine de la Stasi, se voit confier la surveillance du dramaturge Georg Dreyman, sans se douter au départ qu'il s'agit d'une intrigue orchestrée par le ministre est-allemand de la culture Bruno Hempf qui, amoureux de son amie, l'actrice Christa-Maria Sieland, souhaite faire disparaître l'écrivain qui vit avec elle. Le lieutenant-colonel Grubitz espère, quant à lui, tirer de cette mission un bénéfice pour sa carrière.
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Chacun peut extraire de ce film habile et déroutant un message. Une condamnation implacable des régimes totalitaires et de leurs méthodes d’investigations qui violent sans vergogne l’intimité des individus avec un profond mépris : «Z» et «L’aveu» de Costa Gavras l’avaient déjà fait bien avant, pour exemple. Un tableau cynique des « intelligentsias » des ex républiques soviétiques socialistes : «Soleil trompeur» de Nikita Mikhalkov est un film magnifique sur le sujet de 1994. Des illustrations variées de la bassesse humaine ou de l’opportunisme à la base de collaborations, de traîtrises et de dénonciations calomnieuses : «93 rue Lauriston» de Denys Granier-Deferre en a fait, il ya peu, un catalogue éloquent. J’y vois surtout une magnifique démonstration que l’accès à la culture est à la base de la chute de toutes les dictatures qui, le sachant d’ailleurs, pour s’imposer, commencent à enfermer les artistes et à brûler les livres.
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HGW XX/7 «passe peu à peu à l’ouest» devant ses écrans de surveillance, son casque d’écoute sur les oreilles. Il s’attache progressivement à un monde qu’il ne connaissait pas. Ses yeux se décillent et ses oreilles s’ouvrent à des idées qui libèrent sa sensibilité et sa curiosité dévoyées par sa fonction. Il devient alors le protecteur caché d’un microcosme en résistance qu’il était sensé combattre : la beauté d’un acte gratuit. Le philosophe nous affirme que l’acte totalement gratuit n’existe pas. Bof, peut-être, mais il est clair que certains rapportent moins que d’autres. L’ancien capitaine de la Stasi devenu distributeur de prospectus publicitaires y aurait plutôt perdu dans l’affaire, hors l’honneur.
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jeudi 9 octobre 2008

Brothers In Arms


"Les Petites Canailles - The Little Rascals " Mon ancienne maison en haut à droite.

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Les amitiés nouées dans l’enfance sont les plus riches en charges émotionnelles. Ainsi, chez les personnes âgées, quand la mémoire vacille, ce sont les souvenirs anciens qui résistent le mieux à la débâcle. Je suis né et ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans dans un gros village du Nord de la Meurthe et Moselle. Mon territoire de jeu se trouvait en lisière de campagne. Je pense que les enfants qui n’ont pas eu l’opportunité de vivre un temps au contact de la nature, ont été privés d’une abondante source de sensations participant à leur équilibre.

Mon copain d’enfance, c’était "le Gérard". J’insiste sur l’article défini utilisé "improprement" à l’époque avec les noms "propres" dans le parler lorrain. On disait aussi cornets pour les sachets d’emballage, verrines pour les pots à confitures, patins à la place de chaussons. Les pièces d’habitation lumineuses étaient dites clarteuses. Le mamaillou était, soit un bricoleur avisé, soit un homme vivant de combines et de magouilles. Le haltata, un excité, un évaltonné ou un irresponsable exalté. Bon, je ne vais pas passer en revue le dictionnaire du français régional de Lorraine. La plupart des expressions étaient déjà dans mon enfance en voie de disparition. Je ne cite que celles que j’ai entendues un temps.

Le Gérard B. était donc mon compagnon de route, celui aux cotés duquel j’ai accompli mes plus hauts-faits d’arme. La descente du coteau en luge à fond la gomme, sauvée de justesse par un crash contre le grand saule avant de plonger droit dans l’Iron, le ruisseau local, au plus froid de l’hiver. L’incendie des buissons de la "petite cote" avec des «pétards pirates» entraînant l’arrivée des pompiers, quelques jours avant le Quatorze Juillet. L’escalade du plus haut mirabellier du quartier se soldant par un appel au secours du chef de cordée pour qu’un adulte vienne l'aider à redescendre. Le franchissement héroïque à vélo, jambes en l’air, en cascadeur des temps modernes, du secteur aux orties au mileu duquel je me suis crouté lamentablement. Cuisant souvenir pour mon épiderme. Numéro un du hit-parade, grand souvenir pour ma mère avant tout, notre escapade de plusieurs kilomètres à l’âge de trois ans durant laquelle j’avais abandonné ma bicyclette en bordure de ruisseau avant de traverser le «petit bois» (on y trouvait encore des violettes qui sentaient la violette) et me rendre avec mon copain à la «Pétrole-Essence». Ce lieu magnétique était truffé de traquenards et de chausse-trapes pour des enfants de cet âge. Ce qui nous avait attirés ici, c'était les carcasses de véhicules américains de la dernière guerre qui y étaient encore entreposées. Ma mère, furibonde et aux cent coups, nous avait retrouvés aux commandes d’une Jeep. Ma conduite sans permis avait été verbalisée par une raclée monumentale.

L’anecdote que je veux narrer, se déroule une année plus tard. Elle est plus anodine, mais arrive encore à me faire rire quand je l'évoque. Nous sommes au cœur de l’été, le souper est en préparation. Ma mère a toujours vécu dans l’angoisse de manquer de pain pour nos repas familiaux. L’âge n’a rien arrangé d’ailleurs. A chacun ses fixettes. A l’époque, chaque famille avait ses commerçants attitrés. Se rendre chez un concurrent, même exceptionnellement en cas d’urgence, quand un "des siens" était fermé, était considéré comme une pratique infamante. Plus de pain pour le souper, ce soir.
«Gérard, je te donne les sous. Tu ne voudrais pas aller me chercher une baguette au ‘Familistère’ ? »
Bon bougre s’il en est, le Gérard s’exécute sans discuter. Comme toujours, en courant, tout à sa mission. Le temps passe, pas de retour du Gérard, donc, toujours pas de pain.
« Pierre, va voir ce que fait le Gérard»

Je dévale les escaliers, fonce dans la cour arrière et prends un virage sur les chapeaux de roues pour m’engager dans l’allée de graviers qui mène au jardinet de la rue. Choc frontal terrible. Deux hommes à terre, Sergent ! Frontal est l’adjectif idoine. Un œuf de pigeon commence à gonfler sur mon front. Le Gérard saigne du nez copieusement et compte ses dents. Il part en abandonnant la baguette au sol et en hurlant comme un loup blessé en direction de sa tanière. Mes lamentations valent les siennes. Je remonte à la cuisine, courageusement en larmes, la baguette fracturée en main. Elle à l’allure d’un fléau de ferme.

« Pierre, qu’est-ce qui t’es arrivé !! »
- Moi, c’est rien, mais tu verrais le Gérard !

Blême, ma mère, vole chez la voisine pour se rendre au chevet du mourant présumé. Cette baguette a eu bien du mal à passer. On pourrait y voir l’origine du mot « casse-croûte » ?

mardi 7 octobre 2008

La maison forestière


Un peu d’histoire quand même:

En 1911, Henri Liégeon créé son entreprise de tournerie et de boissellerie au plein cœur de la forêt du Jura. Après avoir fabriqué du mobilier de jardin, les Liégeon abordent progressivement le secteur du jeu : jeux de société, tableaux ; puis en 1941, vient à Bernard Liégeon l'idée de mettre en jouet un chalet habitable. La "Maison forestière" est commercialisée en 1946, et la marque JEUJURA créée en 1948. Depuis cette date, la "Maison forestière" a été déclinée en plusieurs modèles, de même que son grand frère le "Chalet suisse". Par la suite, de nombreux produits se sont ajoutés au catalogue : "La Maison en rondins", "Fort Western", "La jolie Ferme", "Mon garage en bois"... Aujourd'hui, la société tente de conquérir un public toujours plus nombreux en offrant aux enfants la possibilité de construire dès leur plus jeune âge.

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Un jouet indémodable:

Ma "maison forestière d’à moi" m’a été offerte par mes parents en 1958. Elle connaît sa troisième génération de bâtisseurs. Certains, méthodiques et scrupuleux, se sont rapportés fidèlement aux plans de constructions inclus dans le coffret en hêtre hébergeant les pièces de construction, d’autres, plus imaginatifs ont utilisé certains de ses éléments comme accessoires sur d’autres terrains de jeux. Ainsi, quelques poutres ont souffert de leur usage intensif comme catapultes pour l’assaut de châteaux-forts. Elles propulsaient les assaillants dans le camp ennemi. Tout soldat renversé était alors considéré comme mort. La maison JeuJura aurait pu bénéficier des plans de nos garages qui hébergeaient les «Dinky Toys» et «Norev» de la communauté des joueurs en dehors des heures de classe. Bien des années après, l'envie d’acheter à mon dernier rejeton le coffret «Chalet Suisse» longtemps convoité jadis me turlupine. Plus de pièces, des frontons jaunes avec un œil de bœuf et des volets rouges ajourés de chamois et non de sapins comme ceux de la Maison Forestière. Seuls les riches doivent pouvoir se payer de pareils coffrets.


mercredi 1 octobre 2008

Le zéro et l'infini





Sitôt l’après-guerre, un consensus naquit rapidement chez les intellectuels concernant l'horrible bilan du nazisme et ses cinquante millions de morts associés directement ou indirectement aux idées qu’il développait. Etrangement, il a fallu pour ainsi dire attendre la chute du rideau de fer pour qu'une pareille unanimité s'entende chez nos beaux esprits quant aux conséquences funestes du stalinisme et de ses méthodes. Pour ne s’en tenir qu’au bilan chiffré des morts directes et collatérales: 80 millions sur le globe aux dires des experts.

L’aveuglement des intellectuels français sur le sujet est proprement pathétique. L’engagement notoire du Parti Communiste contre le nazisme et le nombre important de ses membres morts dans la résistance et les camps de concentrations aux cotés de Juifs, de tziganes, d’homosexuels et d’hommes d’origine africaine auraient retardé cette capacité à une condamnation rapide. Travail pénible que de couper avec une tradition politique familiale, véritable arrachement que de renier une idéologie qui avait séduit, décision risquée que d’abandonner la source d’énergie ayant alimenté de longues années des combats politiques, sociaux et armés, même au vu d’un pareil bilan.

Une voix, pourtant, s’était élevée dans le désert bien des années plus tôt. Ecrit entre 1938 et 1940, publié en Angleterre en 1941 et en France en 1945, le livre d’Arthur Koestler «Le zéro et l’infini» était déjà le réquisitoire impitoyable d’un homme ayant servi ce régime et ayant eu la capacité d’en décortiquer de manière convaincante les dérives qui ramenaient l’individu à une entité proche du zéro par opposition à l’infini de la collectivité. En France, rares furent les intellectuels, hormis Francine Bloch, qui prirent la défense de l’ouvrage. Quand on dit que la vérité est souvent cachée au fond d’un puits...