jeudi 17 avril 2008

Une cruelle injustice



Je ne me souviens plus très bien si ce furent les premières diffusions télévisées d’épisodes de «L’odyssée sous-marine du Commandant Cousteau» ou un feuilleton début années soixante sur la plongée en mer qui avaient mis en mouvement l’imagination fertile de mon jeune frère. Quoi qu’il en soit, on le voyait depuis quelques semaines évoluer régulièrement dans la maison dans un déguisement surréaliste qu'il estimait probablement parfaite réplique d’un équipement d’homme-grenouille. Les accessoires qui composaient sa tenue tenaient du parfait bric-à-brac. Il les avait dénichés au gré de fouilles fiévreuses dans les tiroirs, bahuts, armoires et malles de grenier de la maison. Je cite de mémoire, une bouillotte blanche en plastique Gillac - plastique miracle - deux tuyaux souples en plastique transparent - plastique marrant - détachés sournoisement d’un vaporisateur de jardin, un masque de plongée et des palmes achetées dans une boutique du Bassin d’Arcachon lors des dernières vacances. La tanière était un clone de celle du film de Verneuil «Un singe en hiver». Une montre bracelet de tout-à-cent-francs reconvertie en manomètre de plongée complétait judicieusement la panoplie. Il traversait les pièces de la maison avec des mouvements coulés dont la chorégraphie batracienne souhaitait mimer celles des audacieux plongeurs qu’il avait attentivement mémorisée tout au long des épisodes. La bouillotte était fixée dans son dos à l’aide de deux ceintures élastiques confectionnées avec du matériel chipé dans le coffre à trésors que constituait la boîte à couture de notre mère. Les tuyaux de plastique reliaient l’orifice de la bouillotte à son appareil respiratoire l'approvisionnant en précieux mélange gorgé d'oxygène propice à ses évolutions abyssales glorieuses, en des lieux où la main de l’homme n’avait jamais mis pied. Un maillot de corps rayé bleu marine et blanc et un short Boxer léopard en nylon constituaient sa combinaison de plongée. L’enfance abolit avec bonheur toute notion du ridicule. Son opiniâtre volonté à faire totalement corps avec le personnage subaquatique qu’il incarnait lui interdisait formellement de répondre à nos questions. Il nous mimait en ce cas son impossibilité absolue de s'exprimer verbalement sous peine de courir à une mort certaine par inhalation fatale à haute pression d’eau de mer dans ses bronches. Mon cousin et moi-même n’arrivions pas à le perturber avec nos taquineries d’irresponsables, inconscients des risques insensés que nous lui faisions courir. Bonne pâte s’il en est, mon frère pouvait cependant s’envoler vers des apothéoses de colères homériques quand nous en avions fait des tonnes pour l'amener à cela.
Mon cousin, subtil farceur invétéré – l’âge n’a aucunement entamé cette propension - au décours d’une manœuvre aussi discrète que redoutable, muni d’une paire de ciseaux, avait sectionné net ses tuyaux d’arrivée d’oxygène. Nous l’avions laissé évoluer un temps avec son matériel odieusement saboté avant de lui signaler qu’il devrait être mort noyé depuis un bon moment. Il n’avait qu’à regarder dans son dos. Coupé net - comme les tubes à oxygène – dans sa brasse élastique, oubliant dans la seconde toutes les consignes de sécurité auxquelles il s’était astreint au fil des semaines, il était parti dans une fureur époustouflante qui avait finit par amener mon père et ma mère à le morigéner vertement et à lui demander d’aller se calmer promptement dans sa chambre pour comprendre enfin qu’il ne s’agissait que d’une «farce pour jouer». Sa volonté hors-norme en pareille circonstance, ne pouvait pas nous faire espérer son retour avant la nuit noire. Nous étions alors montés en catimini, mon cousin et moi, vers sa chambre et par la porte entrebâillée avions pu espionner le petit Jean-Marc (il devait avoir 5 ou 6 ans) larmes coulant encore sur des joues pourpres monologuant tristement face à la glace de l’armoire de la pièce. La phrase entendue est restée dans la famille. Nous pardonnerons la crudité des mots en proportion de l’injustice absolue dont on avait fait preuve à son égard dans cette cruelle affaire : «Merde, ils me coupent l’oxygène et c’est moi qu’on engueule !».
Lien diaporama présentant quelques-uns des protagonistes de l'anecdote: GO


3 commentaires:

  1. Le héros de l'anecdote tente de rester tapi dans l'ombre sur le blog. J'ai reçu cependant un mail lapidaire qui mérite de figurer dans les commentaires : "Bel exemple de perversion d'après une collègue psychiatre. Mais on a bien rit tous les deux."
    Eh ! C'est mon cousin qui a coupé les tuyaux, c'est pas moi! Faux-jeton en plus le narrateur...

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  2. Couper l'oxygène est un geste difficile qui demande une décision consensuelle de l'équipe de réanimation. Des cas jugés désespérés ont profité d'un refus de l'équipe. Ce cas particulier, où malgré une décision d'abandon d'acharnement thérapeutique, montre que la vie est la plus forte. Comment s'est passée la remontée en surface dans des conditions aussi dramatiques??

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  3. anonyme> Aucune réanimation en surface nécessaire. L'acte malveillant avait été pratiqué à 50 cm de profondeur.

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