mercredi 3 octobre 2007

Le meilleur des mondes

« Je sais que je suis paranoïaque, mais ce n'est pas parce que je suis paranoïaque qu'ils ne sont pas tous après moi. » - Pierre Desproges.

L’autre jour, je patientais à un feu, épié par une caméra de surveillance urbaine. Je suivais sur mon autoradio un débat sur la prolifération des méthodes de pistage des citoyens : fichage ADN, passeports anthropométriques et autres techniques de contrôle sophistiquées. Un des experts de service y allait de son argument massue : avec la foule des bandits de grands chemins grouillant sur la planète, ne serions-nous pas les premiers à légitimer le recours à ces techniques en cas d’agression? Un expert adjoint, pendant du premier, affirmait que nous nous inquiétions pour rien. Avec la facilité du moment dont il est de bon ton d’user de nos jours, il égratignait une fois de plus les Américains. Ceux-ci, pourtant à la pointe dans le domaine de la high-tech, avaient mal anticipé, ou trop tardivement, les attentats terroristes dont ils furent victimes. Ils possédaient pourtant les renseignements nécessaires pour les contrecarrer. Un cocorico ponctuait l’assertion : avec nos bonnes vieilles méthodes reposant sur les renseignements généraux et les infiltrations des réseaux par des agents efficaces, nous leur damions le pion. Patelin, il affirmait en plus que le contrôle drastique de l’Internet, la facilité dérisoire dont on peut transformer à distance un téléphone portable en micro espion, le pistage aisé de nos transactions bancaires et débits par carte bleues, les signatures de nos GPS de voitures ou des diverses puces magnétiques dont nous usons, enfin, les données colossales recueillies en continu par les «Grandes oreilles», ne constituaient nullement une panacée susceptible de tuer dans l’œuf les intentions perfides de l’Empire du Mal, donc bien entendu de menacer l’individu lambda.

Un sociologue pertinent indiqua alors que depuis quelques décennies, les interdits moraux hérités des religions ou de la propagande des totalitarismes s’évanouissaient peu à peu. La société moderne favorisait en fait avant tout la jouissance individuelle. Ce laxisme avait une motivation mercantile. Le fichage savant des individus permettait de cibler parfaitement leurs besoins et qui plus est de les anticiper. Je sais ce que vous regardez, je produis et améliore à votre intention ce que vous rêverez bientôt d’acheter. Je saurai vous rendre essentiels mes produits à grand renfort de publicité et de messages subliminaires médiatiques. Le contrôle qui relevait jadis de l’individu lui-même, est maintenant dévolu à des organismes utilisant nos sites de renseignement corporels et notre électronique embarquée. Quelques romans d’anticipation célèbres prenaient corps. On citait l’exemple des merveilleux moteurs de recherche capables de dresser le portrait robot d’un internaute à l’aide des mots clefs stockés au fil de ses recherches. Ainsi, un patient curieux qui recherche des renseignements sur les médicaments que son médecin vient de lui prescrire, signale à son insu la pathologie dont il est porteur. Je ne vous dis pas pour l’inconscient qui comme moi tient un blog !

Et les lois « informatique et liberté » alors ? Draconiennes, paraît-il ? En bon paranoïaque qui se respecte, je suis persuadé qu’il est trop tentant pour un pouvoir de ne pas les contourner et de se servir de cette somme de données colossales recueillies sur les individus pour mieux les contrôler à son bénéfice.

Pour terminer ce billet j’en reviendrai à nos amis américains égratignés plus-haut par l’expert: le retour en vogue chez eux du Western, n’indiquerait-il pas que, déboussolés par la folie procédurière et protectionniste dans laquelle s’est engagé leur pays, ils en viennent à regretter l’âge d’or des libertés individuelles, même s’il convient de mettre le brigand en prison à la fin du film ? Et de conclure sur cette ambiguïté de pensée en citant Thomas Jung dans le texte: "Je suis schizophrène et moi aussi."

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