Durant l’automne 1975, j’étais externe en médecine dans un service de chirurgie vasculaire du CHU de Nancy. C’était mon premier contact avec la caste caractérielle des aigles de la médecine. C’était tout du moins ce qu’ils imaginaient représenter chez nous à l’époque, ne retenant que les quatre derniers mots de la phrase. Pourtant, externe, tâcheron obscur remplissant à la chaîne les observations médicales des entrées du service, ils l’avaient été un jour. Peu importe, il restait avant tout à leurs yeux un pousse-charriot, et tout au plus, les jours de grande mansuétude, un serviteur musclé tenant les écarteurs en salle d’opération. Il était souvent en but aux rabrouements d’internes aux égos surdimensionnés, eux-mêmes tarabustés par des chefs de cliniques ou assistants accaparés par les manigances qui fleurissaient les stations du chemin de croix de leur périlleuse ascension universitaire.
Un congrès de chirurgie vasculaire organisé par le grand patron, exception qui confirme la règle, un homme exquis aux compétences indéniables, avait su attirer à Nancy quelques sommités de cette spécialité médicale. L’interne de mon secteur avait été commis à la réception d’un "cador" de Boston. Il m’avait demandé de l’accompagner à la gare pour accueillir à la descente du train l’illustre invité. Il estimait que mon anglais était supérieur au sien (le pauvre !) faisant montre ainsi d’une faiblesse coupable qui le désignait comme victime prochaine du panier à crabes dans lequel il avait choisi de se fourrer.
L’histoire commençait mal : sa limousine avait obstinément refusé de démarrer. C’est à bord de mon épave qu’on allait devoir véhiculer le ponte. Pas d’état d’âme. Le contre temps laissait supposer qu’il devait déjà trépigner d’impatience dans le hall d’arrivée.
- T’aurais pu mettre autre chose que ce jean épouvantable et ce tee-shirt de pédale !
- Scuse ! Mon smoking est au pressing. Le godelureau portait costume et avait poussé le pathétique jusqu’à arborer un nœud papillon d’aspirant mandarin. Nous formions un couple spectaculaire. Je m’en tenais à mon rôle de subalterne dont la tenue baba mettait en valeur le tout beau.
Crissements de pneus devant la gare et arrêt en double file. On fonce. Pas de train au bord du quai d’arrivée du Paris-Strasbourg. Deux pelés et trois tondus battent

l’asphalte.
Pas le moindre individu pouvant répondre au signalement d’un notable américain en perdition dans une ville inconnue à l’autre bout du monde. Une réplique troublante d'Hutch, vautrée sur un banc, la tête calée sur son sac à dos est en train d’engloutir un jambon beurre: « Le train est parti depuis longtemps ? ». Le type dodeline de la tête en langage international signalant que çà-fait-pas-huit-jours, mais presque.
- On n’est pas dans la merde ! On a paumé l’amerloque !
- Si say un yankee que vous cherchay, je pôô vous aiday.
Il va sans doute appeler
Starsky à la rescousse. Il a un accent à couper au couteau, l’homme aux jeans râpés, chaussures de sport, chemise à fleurs couleurs pétard et blouson de cuir orange.
- On cherche un prof américain.
- Je voye ses chaussures de tennis à l’autre biout du bank.
On l’aura compris, l’homme que nous cherchions désespérément était tanné devant nous. Il se lève. Référence historique: il est plus grand debout que couché, lui. Il jette un coup d’œil interloqué en plongée sur la tenue d’apparat de mon interne qui s’engage rapidement dans les présentations, en français, dégagé des soucis de traduction. Le chirurgien du nouveau monde a la courtoisie de s’exprimer dans notre langue. Une réelle chance pour lui s’il espérait de notre part quelques tirades shakespeariennes. J’en doute fort. Il a moins de trente ans, cela ne fait aucun doute. Une barbe de deux jours vieillit tout au plus d'une ou deux années le blondinet.

Embarquement à la place du passager dans ma 104. Hutch reste interloqué devant la boule noire grillagée vissée sommairement en haut du tableau de bord. J’allume, l’amplificateur de la mini chaîne maison que j’ai montée dans l’habitacle. L’équaliseur scintille comme une guirlande électrique de sapin de Noël.
- Haute technologie française avec une pointe de french touch. "
Wish You Were Here" des
Pink Flyod, démarre sur le lecteur de cassettes.
- Miousique ainglaise? Desapointed, je suis…
- J’ai pas de cassette d’Edith Piaf, désolé (On dit toujours "désolé" dans un feuilleton américain).
- En plus, son truc doit pouvoir servir de défibrillateur si on touche les deux fils qui dépassent à droite, dit le passager arrière qui se lâche un peu. Il a ôté enfin son infâme nœud "pap" dans un accès de folie libératoire. Faut savoir s’adapter à l’ambiance « décontract’ », que diantre !
Tout le monde se marre. Un quart d’heure plus tard, on passe sous le porche de l’entrée principale de l’hôpital, en plein solo de Gilmour. On accompagne notre hôte jusqu’au bureau du patron où nous penons congé. Il nous remercie chaleureusement et me demande avec un clin d’œil complice, s’il est possible que je lui passe les plans de montage de mon installation audio sans pour autant tomber dans l’espionnage industriel.
Le lendemain, Jim, ah oui, c’est son prénom, est encore dans nos murs. L’assistant du patron, le vizir qui veut devenir calife à la place du calife, mais qui traîne derrière lui sa sinistre réputation de chirurgien tout aussi calamiteux qu’odieux, ne tarit pas d’éloges sur l’intervention magistrale de l'américain à la conférence d’hier. Il le persuade d’assister à "son intervention à lui" sur une coarctation de l’aorte. L’invité accède à sa demande en toute simplicité. Difficile de refuser, d'ailleurs, en pareille circonstance. J’ai la chance d’être présent autour de la table d’opération comme "écarteur troisième couteau", en complément d'un interne, au cas ou celui-ci se foulerait le poignet. La table en question va se transformer en l’espace d’une demi-heure en étal de boucher. Notre caïd local sue sang et eau. Plus sang qu’eau, il faut le préciser, incapable de maîtriser une hémorragie cataclysmique. L’atmosphère est devenue terriblement pesante. Tous les aides opératoires se font incendier et sont tenus pour responsables de la débâcle. L’anesthésiste rue dans les brancards. Bonne ambiance.
On entend alors derrière nous, calme comme Baptiste, l’américain proposer son aide: "S’il peut être d’une quelconque utilité dans cette intervention délicate, il serait content, etc.". La roue du paon aux manettes s’est transformée en balai de chiottes. Précis, efficace et exposant une maîtrise technique de haut-vol, l’aide salutaire rétablit rapidement la situation et convie les nuages noirs qui flottaient dans la salle à gagner d’autres latitudes. Il m’appelle plusieurs fois par mon prénom pour me demander de l’aider à exposer au mieux les points d’hémostase auxquels il s’attaque. L’assistant se recroqueville à ses cotés. Il mène un combat d’arrière garde pour continuer à faire valoir son indispensable présence.
Plus-tard, dans le vestiaire, Jim m’indique qu’il part demain et qu’il craint de s’ennuyer ce soir à l'hôtel. Il serait content, si je venais boire un verre avec lui après les festivités d’usage que le staff a organisées à l'intention des derniers invités en fin d’après-midi.
Nous avons déambulé en ville vieille une bonne partie de la soirée. Jim se passionnait pour le patrimoine et l’histoire de la cité ducale. Ce mois d’octobre avait des airs d’été indien. Il ne semblait pas pressé de rentrer. Je lui ai proposé d’aller faire un tour au "Caveau Jean Lamour." Les boîtes de nuit de l’époque étaient plutôt bon enfant. Je connaissais bien ce qu’on appellerait plus tard le disc jockey. Il lui arrivait de me demander de le remplacer à la platine quand il piquait un peu du nez ou devait se charger d’une mission urgente qui laissait place à toutes les suppositions possibles.
- T’es marié, Jim ?
- Non...
- Une affaire sérieuse qui demande tout une vie de réflexion, hein !
La longueur des études et sa profession prenante avaient laissé peu de temps à ce projet pour mûrir, me précisa-t-il. Il m’avait appris plus tôt dans la soirée que c’était sa première visite en France. Son père, originaire de Louisiane, qui avait combattu dans notre pays lors de la dernière guerre, lui en parlait souvent avec amour. C’est lui qui l’avait encouragé à apprendre notre langue.
Le jerk faisait encore fureur en ces années folles. Une fille tombée de l’Olympe proposait sur la piste une chorégraphie hypnotique. Une féline envoutante qui « mouvait son body » comme une diablesse. Jim ne la quittait pas des yeux. Abandonnant brusquement son jin fizz, il partit se camper devant elle. Un "Nureyev" du jerk, l'animal. Que de talents cachés! L’instant était venu. Le "deus ex machina" devait y aller de son stratagème. J'ai demandé à l’homme à la platine de lancer une série de slows. « Le Sud » fit des ravages. Jim est venu me rejoindre peu après pour me demander des éclaircissements sur les paroles de la chanson.
- Le coup de foudre ?
- Le coupe de fioudre ?
- Love at first sight ?
- Hey ! That it looks ! Le débiout des problems. Do you think, dude ?
- Ça t’est arrivé souvent ?
- Never before! Ouh la! Il reparlait anglais de plus en plus. Signe d’une légère perte de contrôle.
- Tu penses que cela t’arrivera combien de fois encore avant ta mort ?
Il me donna une grande claque dans le dos avant de repartir à la charge comme un malade. A un moment, je lui fis signe que j’allais me coucher tout en faisant le «V» de la victoire. Il vint me saluer chaleureusement en guise d’adieu tout en me faisant jurer de lui téléphoner dans son service rapidement. Il me le fit noter un numéro à rallonge.
Dans les semaines qui suivirent, je revis la fille à plusieurs reprises. Une beauté rare. Elle m’apprit que Jim lui avait écrit dès son retour et envoyé une superbe corbeille de fleurs. Plus tard, qu’il l’avait demandée en mariage dans une longue lettre où il déclarait sa flamme comme un collégien. Plus tard encore, alors que j’avais changé de service, un colis à mon nom m’attendait à l’internat. Il venait de la chirurgie vasculaire et contenait un livre sur
Sydney Polak. J’avais dit à Jim que j’aimais beaucoup ses films. Je m’aperçus avec stupeur que sur la première de couverture, figurait une dédicace personnalisée du réalisateur à mon intention. Le soir même, je me décidai de composer le numéro qu’il m’avait donné pour le remercier vivement. Une standardiste, de l’autre coté de l’Atlantique m’apprit qu’il était mort dans un accident de voiture quelques jours plus tôt.
"I wish you were here, Jim…"
Un autre français opéré de son aorte abdominale, s'il vivait encore et connaissait l’histoire, devrait te regretter aussi. C’est étrange, je n’en avais jamais parlé jusqu’ici à quiconque. Le moment est sans doute venu, dans cette époque à la con où l’on peut mourir dans la rue et rester huit jours sur le trottoir avant que quelqu’un s’en aperçoive. Et puis, surtout, il faut s’empresser de tout raconter car la vie ne dure pas plus d’un million d’années…
Pierre TOSI - Avril 2009